Boîte à Outils Scénaristes

« Scientifiques »

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Sommaire

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Avant-Propos

Fermez les yeux, dites le mot « scientifique » ….

… et vous verrez apparaître un homme blanc de soixante ans, débraillé et les cheveux hirsutes, dans une blouse tâchée de café. Il a des yeux exorbités car il vient de trouver, Euréka !, la formule qui sauvera le monde et lui fera remporter le Prix Nobel – d’ailleurs, elle est inscrite derrière lui sur un tableau d’écolier rempli d’équations gribouillées à la craie, se développant frénétiquement dans une arborescence de chiffres et de sigles…

Mais notre scientifique ne s’arrête pas là : il inspecte un tube à essai empli d’un liquide incolore où flottent quelques nanoparticules invisibles à l’œil nu, mais qu’il a pu étudier patiemment, seul dans son laboratoire, au moyen d’un vieux microscope posé sur une table de son bureau sans fenêtre ; à côté de la cage où se démène un rat coincé dans une roue mais dont l’épuisement servira l’humanité, comme en témoignent les clichés d’IRM de son cerveau accrochés aux murs ; à côté des diplômes universitaires de notre Docteur en sciences, lequel pose aussi, ébahi, ici à un cocktail près d’un politique, là dans ce souvenir ému de sa remise de médaille.

J’oubliais : évidemment, il porte des lunettes.

 

Car oui, quand on ferme les yeux, nous voyons un mélange d’Einstein, du Dr Brown de Retour vers le futur, et du présentateur de feue l’émission E=MC2.


Mais, au risque de vous décevoir, la réalité est plus complexe.

Et cette boîte à outil a pour but d’ouvrir chacun de ces clichés avec un scalpel et de laisser apparaître les possibilités infiniment plus riches qui se cachent dessous.

Sans vouloir vous mettre la pression (mais un peu quand même), mieux représenter la réalité du travail scientifique dans la fiction est un enjeu politique crucial. 

Aujourd’hui, le consensus scientifique sur le climat, la biodiversité ou la santé est régulièrement attaqué, et les faits scientifiques sont parfois traités comme de simples opinions ou, pire, comme des propos militants tendancieux.

Une mauvaise représentation de ces femmes et de ces hommes dont le travail consiste à produire et transmettre des faits scientifiques peut nourrir des malentendus, voire de la défiance. Alors qu’une bonne histoire peut changer le rapport d'un spectateur à la science : pas en le convertissant à un dogme, mais en lui donnant à voir, à travers des êtres humains auxquels s'identifier, toute la complexité de cette discipline - voire même une certaine fragilité dans les conditions de sa pratique.

Car ce que nous avons découvert en allant à la rencontre de scientifiques en chair et en os (climatologues, mais aussi biologistes, physiciens, épidémiologistes, sociologues des sciences, chercheurs en sciences cognitives…), ce sont des gens qui passent une partie de leur temps à remplir des dossiers de financement, à naviguer dans des hiérarchies labyrinthiques, à négocier avec des lobbies, à encaisser des attaques sur les réseaux sociaux, ou à chanter en chœur sur le parvis du Trocadéro lors d'une COP. Des gens qui s'interrogent sur leur rôle dans la société, et sur la science elle-même. Des gens souvent passionnés, parfois désabusés.

Cette boîte à outils vise donc à nourrir l’imagination avec des éléments réels. Non pas pour coller à la réalité à tout prix, mais pour y puiser la matière d'histoires plus justes et plus surprenantes. Les scientifiques, à travers leurs problématiques passionnantes, leurs équipes, leurs enjeux, leurs dilemmes, leurs obstacles, leurs déceptions et leurs rêves, leurs trajectoires, leurs obsessions ou leurs renoncements, leurs ambitions, leurs échecs, leurs amours… peuvent faire des personnages inoubliables, bigger than life.

Alors nous vous proposons un « cross over » de tout ce que nous avons glané, pour vous aider à dessiner tous les types de scientifiques qui peupleront de nouvelles histoires, nous feront voir la vie, le climat, la terre, l’avenir et le présent, autrement.

Que vous aimiez la science ou qu’elle vous déteste en retour parce que vous avez préféré une carrière littéraire qui vous a conduit comme nous tous, à la télévision : ne croyez pas ce que vous savez !

  • Non il n’a pas une carrière bien pépère et bien payée, entourée de prestige : c’est souvent un précaire.

    → voir aussi "le parcours du combattant du scientifique en quête de stabilité"

  • Non, les scientifiques n’alignent pas les articles et les publications jusqu’à obtenir en fin de carrière un Prix Nobel ou une légion d’Honneur de la consolation.

    → voir aussi “publication

  • Non le scientifique ne parle pas français dans son petit laboratoire de Jussieu situé sous les toits et amianté : il parle anglais (et mieux que la plupart d’entre nous).

    → voir aussi “Le labo

  • Non le scientifique ne travaille pas seul mais en réseau, en équipe, avec des collègues de tous pays.

    → voir aussi “Le labo"

  • Non, ils ne sont pas sérieux au point de manquer d’humour, de chaleur et d’envie de faire la fête.

    → voir aussi “santé mentale

  • Non il n’est pas forcément un génie, il peut aussi être un charlatan, un révisionniste, un platiste, un troll et même, un hater qui écume les plateaux télé…

    → voir aussi “les médias

  • Non il n’est pas sur sa planète mi autiste / mi « on comprend rien à ce qu’il dit ». Il a une famille, des enfants, des amis, et même, des sentiments.

    → voir aussi ”santé mentale"

  • Non, il n’est pas forcément passionné, investi ; il peut être un gros requin politique qui priorise sa carrière, adore la compétition et qui pourrait tuer son prochain pour être celui qu’on reconnaît comme ayant trouvé le remède pour sauver l’humanité.

    → voir aussi “scientifiques et institutions : peser sur les décisions politiques” 

  • Non ils ne manipulent pas tous leurs résultats, mais oui, certains se font payer des sommes astronomiques par des entreprises ou des lobbys pour valider des besoins économiques ou des visées de propagande. Certains trouvent ça honteux, et d’autres le vivent très bien.

    → voir aussi “Public, privé, à qui profite la science du climat ?” et “militantisme

  • Non ils n’ont pas tous des assistantes stagiaires à qui ils font de bonnes blagues graveleuses.

    Et non, ce ne sont pas tous des hommes.

    Et non, les femmes scientifiques ne sont pas mieux payées qu’eux.

    → voir aussi "la science a un problème de genre" et “la post doctorante précaire

  • Il existe même des scientifiques qui ne font pas de science toute la journée…

Générique de fin

(mais qu’on met au début sinon personne ne le lira)

On va vous le dire et vous le répéter, la science est une affaire collective, et pas une question de génie individuel. Eh bien cette boîte à outils, c’est pareil ! 


Direction de collection : Laura Fredducci et Alexandre de Seguins.

Auteurs et autrices : Laurent Burtin, Giulio Callegari, Sarah Fromentarius, Stéphanie Kalfon, Eline Le Fur, Jérôme Le Mest, Valentine Milville.

Scientifiques : Sébastien Barot, Aurélien Barrau, Mélusine Boon-Falleur, Nicolas Burger, Christophe Cassou, Jean Daniélou, Sebastian Dieguez, Audrey Dussutour, Lou Grimal, Céline Guivarch, Jean-Marc Jancovici, Kevin Jean, Aglaé Jézéquel, Bruno Locatelli, Marc-André Selosse, Anne Sénéquier, Nabil Wakim.

Merci au laboratoire des sciences de l’environnement et du climat de Saclay, en particulier à Nada Cau, mais aussi à Bruno Bombled, Eva Ferreira,  Olivier Jossoud, Irène Lefevre, Morgan Lopez, Pascal Maugis, Yoann Robin, Nicolas Viovy.

Un immense merci à Célia Gautier et à l’ensemble des équipes d’Expertises Climat, qui nous ont permis de rencontrer des scientifiques passionné.e.s et passionnant.e.s. 

Merci également à Emma Stocking et aux équipes du Shift Project pour leur soutien scientifique et financier.

Graphisme : Elvire Coudray

Relectures : Célia Gautier, Alix Haye, Julie Henches, Bruno Locatelli, Emma Stocking, Marie Wallaert


Leur professionnalisme, leur acuité, leur engagement, leur gentillesse, leurs encouragements et leurs relectures nous ont permis d’aller au bout de ce projet.

La science avance en partageant ses résultats. Alors si cette boîte à outils vous a éclairés, faites ce que ferait un.e bon.ne chercheur.euse : diffusez-la !


Bonne lecture !

Partie 1

Partie 1

Bienvenue dans le monde merveilleux de la science

Chapitre 1

Personnages

Vous voulez écrire un personnage de scientifique ? Bravo, vous êtes au bon endroit.

Que ce soit l’héroïne d’un thriller psychologique, le boy-next-door dans une comédie romantique, le protagoniste d’un drame social ou le personnage complètement annexe d’un slasher, le défi s’annonce passionnant.

Pour dépasser les clichés et épaissir un personnage de scientifique, comme on épaissirait une bonne béchamel, on peut tenir compte de différents ingrédients : 

Nouvelle Séquence en immersion à Saclay

Sa carrière

Sa discipline

Un climatologue qui modélise des scénarios à l'échelle mondiale n'a pas le même quotidien qu’une biologiste qui passe ses journées à observer des fourmis en laboratoire, ni avec une chercheuse en sciences cognitives qui conçoit des expériences comportementales. Après, est-ce qu’un océanographe sera forcément plus romantique qu’un statisticien, à vous de voir… 

Son statut

Votre personnage est-il doctorant précaire, chercheur en poste, directeur de laboratoire, expert institutionnel ? A-t-il un poste permanent (le Graal) ou vivote-t-il de post-doc en CDD ? Passe-t-il son temps à écrire des dossiers de financement dont le taux de succès est inférieur à 20% ? Dirige-t-il des thésards dont il gère aussi les angoisses existentielles ? La position dans la hiérarchie académique peut conditionner son autonomie, ses ambitions et ses angoisses.

Parcours du combattant du scientifique en quête de stabilité

Stagiaire master / L3

Là pour quelques mois, souvent non rémunéré·e. 

Doctorant·e

3 à 5 ans de thèse, financée ou pas. Produit une grande partie de la recherche réelle du labo, souvent dans l'ombre de son directeur. Une population qui a plus de problèmes de santé mentale que la moyenne.

Post-doc

A soutenu sa thèse. Enchaîne des contrats courts, souvent à l'étranger. Le poste permanent est encore statistiquement loin.

→ Voir exemple la fiche personnage “la post-doctorante précaire”  

Enseignant·e-chercheur·se vacataire

Partage son temps entre cours et recherche.

Enseignant·e-chercheur·se permanent·e (CNRS, INRAE, INSERM, IRD…)

A décroché le poste permanent, un graal. Mais doit quand même se battre pour trouver des financements à chaque nouveau projet de recherche.

Directeur·rice de laboratoire Pilote une équipe, gère les budgets, les conflits, les angoisses des thésards. 

La vie électrique, Albert Robida, 1890.

Son parcours 

Les carrières scientifiques sont rarement linéaires. On peut partir des maths, bifurquer vers l'agronomie, faire sa thèse à Madagascar, travailler sept ans au Costa Rica, puis rentrer à Montpellier. On peut commencer dans la recherche fondamentale et finir expert auprès d'une institution européenne. Parfois selon un plan de carrière minutieusement construit, et parfois par essai-erreur, rencontres, hasards.

Son rapport au terrain 

Certains ne quittent quasiment jamais leur bureau et leurs modèles numériques. D'autres passent des mois en immersion dans des villages isolés, sur des bateaux, en Antarctique. Plus de responsabilités institutionnelles entraîne souvent un éloignement du terrain (possible source de nostalgie, parfois de conflit intérieur).

Son positionnement dans le monde

Son rapport aux médias 

Certains fuient les plateaux télé. D'autres y passent beaucoup de temps. La vulgarisation fait partie du travail, et peut même devenir un outil pour mieux financer ses recherches. Mais il y a des coups à prendre en devenant un personnage public : harcèlement, désinformation, instrumentalisation. Sans compter les dangers de l'attrait médiatique sur la rigueur (l'effet “prix Nobel" qui finit par donner son avis sur tout et n'importe quoi ; ou l'opportunisme de certains climato-sceptiques qui trouvent enfin une audience plus large).

→ Voir exemple de fiche personnage = “la cible

Son rapport à ses pairs 

La science est souvent présentée comme un monde de consensus et de coopération. C'est aussi un champ de bataille : jalousies sur les publications, compétition féroce pour les postes et les financements. La compétitivité a un prix, même au sein des équipes.

→ Voir exemple de fiche personnage = “l’ambitieux

Son niveau d'engagement politique 

À une extrémité : la scientifique distanciée, qui publie pour ses pairs, considère que son rôle s'arrête à la production de connaissances, et cultive une neutralité revendiquée. À l'autre : le scientifique radical, qui bloque des autoroutes, fait des gardes à vue, chante en chœur devant le Trocadéro lors d'une COP. Entre les deux : la scientifique engagée, qui sort de son laboratoire pour parler au monde (podcasts, tribunes, commissions institutionnelles) sans franchir la ligne de la désobéissance civile. Un même personnage peut naviguer entre ces postures au cours d'une vie, en fonction des événements, d'une naissance, d'une rupture, d'une désillusion.

→ Voir exemple de fiche personnage = “la militante” ou “la scientifique au service de la politique

Son rapport au monde de l'entreprise 

On peut aller de l'incorruptible chercheur public au pragmatique qui accepte des financements privés pour son laboratoire. Certains tracent une ligne et ne la franchissent jamais. D'autres font des compromis qu'ils justifient par pragmatisme, ou qu'ils regrettent. Et les lobbies ne sont pas toujours les grands méchants du film : consulter le lobby de l'éolien, de façon transparente, peut faire partie du travail.

Son niveau d'engagement politique 

À une extrémité : la scientifique distanciée, qui publie pour ses pairs, considère que son rôle s'arrête à la production de connaissances, et cultive une neutralité revendiquée. À l'autre : le scientifique radical, qui bloque des autoroutes, fait des gardes à vue, chante en chœur devant le Trocadéro lors d'une COP. Entre les deux : la scientifique engagée, qui sort de son laboratoire pour parler au monde (podcasts, tribunes, commissions institutionnelles) sans franchir la ligne de la désobéissance civile. Un même personnage peut naviguer entre ces postures au cours d'une vie, en fonction des événements, d'une naissance, d'une rupture, d'une désillusion.

→ Voir exemple de fiche personnage = “la militante” ou “la scientifique au service de la politique

Son rapport aux médias 

Certains fuient les plateaux télé. D'autres y passent beaucoup de temps. La vulgarisation fait partie du travail, et peut même devenir un outil pour mieux financer ses recherches. Mais il y a des coups à prendre en devenant un personnage public : harcèlement, désinformation, instrumentalisation. Sans compter les dangers de l'attrait médiatique sur la rigueur (l'effet “prix Nobel" qui finit par donner son avis sur tout et n'importe quoi ; ou l'opportunisme de certains climato-sceptiques qui trouvent enfin une audience plus large).

→ Voir exemple de fiche personnage = “la cible

Son rapport au monde de l'entreprise 

On peut aller de l'incorruptible chercheur public au pragmatique qui accepte des financements privés pour son laboratoire. Certains tracent une ligne et ne la franchissent jamais. D'autres font des compromis qu'ils justifient par pragmatisme, ou qu'ils regrettent. Et les lobbies ne sont pas toujours les grands méchants du film : consulter le lobby de l'éolien, de façon transparente, peut faire partie du travail.

Son rapport à ses pairs 

La science est souvent présentée comme un monde de consensus et de coopération. C'est aussi un champ de bataille : jalousies sur les publications, compétition féroce pour les postes et les financements. La compétitivité a un prix, même au sein des équipes.

→ Voir exemple de fiche personnage = “l’ambitieux

Ses émotions

Son rapport à la crise climatique

Du déni protecteur à l'éco-anxiété, en passant par la colère, l'espoir, la frustration, l'envie d'action, et le risque de burn-out quand on essaie de tout mener de front. Beaucoup parlent d'une distance qu'ils se sont construite pour continuer à travailler. D'autres ont choisi de sortir la question de l'espoir de leur quotidien, pour faire primer le sens du devoir et un humanisme qui ne regarde pas les obstacles, mais continue coûte que coûte.

déni

éco-anxiété

colère

épuisement

joie de la recherche

dissonance cognitive

solitude

frustration

fierté

résignation

Son niveau de passion pour son travail 

Tous nous l’ont dit, le travail scientifique est un métier-passion.

Mais la réalité met parfois cette passion à dure épreuve. Tout personnage de scientifique passera donc par des moments de joie face à ses découvertes, des nuits blanches pour avancer dans ses travaux, des coups de massue quand une hypothèse tombe à l'eau ou qu'un projet s'arrête faute de financement (comme des scénaristes, en fait ?). Avec le temps, il y a ceux pour qui cette flamme reste intacte. Et ceux qui l'ont vue s'éroder sous le poids des dossiers administratifs et des incohérences du système…

→ Voir exemple de fiche personnage = “le dégouté de l’institution” 

Evidemment, ces dimensions sont dynamiques : chaque personnage de scientifique peut évoluer dans le temps sur chacun de ces axes (en tout cas on le lui souhaite !)

Il n’y a pas que des scientifiques qui naviguent dans le monde de la science…

Le monde scientifique est riche de nombreux personnages souvent peu représentés. Voici encore d’autres critères qui peuvent permettre d’enrichir votre palette :

Avez-vous pensé à ?
Ingénieur·e de recherche / Technicien·ne

Fait tourner les manips, maintient les équipements, détient la mémoire du labo. Souvent le seul en CDI dans une équipe de précaires. Jamais premier auteur d'une publication. 

Expert·e institutionnel·le

Travaille pour une agence d'État, un ministère, le GIEC, une institution européenne. Traduit la science en politique, ou essaie. Doit parler avec les lobbys, en toute transparence.

Chargé·e de communication / valorisation

Traduit les résultats du labo pour les médias, les institutions, le grand public. Interface entre deux mondes qui se comprennent mal. 

Lobbyiste / consultant·e pour l'industrie

Connaît bien les études scientifiques. Sait quelle donnée mettre en avant et laquelle enterrer.

Gestionnaire administratif·ve

Gère les commandes, les contrats, les conventions, les notes de frais. Tient le labo à bout de bras. 

Représentant·e syndical·e

Se bat pour les conditions de travail, les statuts, les financements. Connaît la machine de l'intérieur. Peut incarner la colère collective d'une génération de précaires.

Chargé·e de mission dans une agence de financement

Évalue les dossiers, décide en partie de qui peut faire quoi. Pouvoir discret, considérable. Souvent un ancien chercheur reconverti.

Entrepreneur·se issu·e de la recherche

A quitté le labo pour "valoriser" ses recherches. 

Journaliste scientifique

Suit les publications, interroge les chercheurs, vulgarise, contextualise. 

Chercheur·se en R&D privée

Travaille dans un labo d'entreprise : pharma, agroalimentaire, énergie, cosmétique, numérique. Moyens parfois supérieurs au public, en échange de confidentialité et d'impératifs de rentabilité.

Ingénieur·e de recherche / Technicien·ne

Fait tourner les manips, maintient les équipements, détient la mémoire du labo. Souvent le seul en CDI dans une équipe de précaires. Jamais premier auteur d'une publication. 

Chargé·e de mission dans une agence de financement

Évalue les dossiers, décide en partie de qui peut faire quoi. Pouvoir discret, considérable. Souvent un ancien chercheur reconverti.

Lobbyiste / consultant·e pour l'industrie

Connaît bien les études scientifiques. Sait quelle donnée mettre en avant et laquelle enterrer.

Chercheur·se en R&D privée

Travaille dans un labo d'entreprise : pharma, agroalimentaire, énergie, cosmétique, numérique. Moyens parfois supérieurs au public, en échange de confidentialité et d'impératifs de rentabilité.

Chargé·e de communication / valorisation

Traduit les résultats du labo pour les médias, les institutions, le grand public. Interface entre deux mondes qui se comprennent mal. 

Journaliste scientifique

Suit les publications, interroge les chercheurs, vulgarise, contextualise. 

Représentant·e syndical·e

Se bat pour les conditions de travail, les statuts, les financements. Connaît la machine de l'intérieur. Peut incarner la colère collective d'une génération de précaires.

Gestionnaire administratif·ve

Gère les commandes, les contrats, les conventions, les notes de frais. Tient le labo à bout de bras. 

Expert·e institutionnel·le

Travaille pour une agence d'État, un ministère, le GIEC, une institution européenne. Traduit la science en politique, ou essaie. Doit parler avec les lobbys, en toute transparence.

Entrepreneur·se issu·e de la recherche

A quitté le labo pour "valoriser" ses recherches. 

Ingénieur·e de recherche / Technicien·ne

Fait tourner les manips, maintient les équipements, détient la mémoire du labo. Souvent le seul en CDI dans une équipe de précaires. Jamais premier auteur d'une publication. 

Chargé·e de communication / valorisation

Traduit les résultats du labo pour les médias, les institutions, le grand public. Interface entre deux mondes qui se comprennent mal. 

Gestionnaire administratif·ve

Gère les commandes, les contrats, les conventions, les notes de frais. Tient le labo à bout de bras. 

Chargé·e de mission dans une agence de financement

Évalue les dossiers, décide en partie de qui peut faire quoi. Pouvoir discret, considérable. Souvent un ancien chercheur reconverti.

Journaliste scientifique

Suit les publications, interroge les chercheurs, vulgarise, contextualise. 

Expert·e institutionnel·le

Travaille pour une agence d'État, un ministère, le GIEC, une institution européenne. Traduit la science en politique, ou essaie. Doit parler avec les lobbys, en toute transparence.

Lobbyiste / consultant·e pour l'industrie

Connaît bien les études scientifiques. Sait quelle donnée mettre en avant et laquelle enterrer.

Représentant·e syndical·e

Se bat pour les conditions de travail, les statuts, les financements. Connaît la machine de l'intérieur. Peut incarner la colère collective d'une génération de précaires.

Entrepreneur·se issu·e de la recherche

A quitté le labo pour "valoriser" ses recherches. 

Chercheur·se en R&D privée

Travaille dans un labo d'entreprise : pharma, agroalimentaire, énergie, cosmétique, numérique. Moyens parfois supérieurs au public, en échange de confidentialité et d'impératifs de rentabilité.

Ingénieur.e VS chercheur.eus.e
L’ingénieur.e 

La formation de l’ingénieur.e vise à une application technologique de son savoir, à être plus dans “le faire” que les personnes travaillant dans la recherche. Travaille majoritairement dans le privé, avec un objectif mercantile. C’est le marché qui plébiscite la pertinence de ses découvertes.

Perception : souvent vu de l'extérieur comme “plus sérieux.se” que le chercheur, car “dans le réel”, notamment auprès des financeurs. A l’inverse, le monde académique peut percevoir l’ingénieur.e comme un scientifique en moins sérieux (“faux doctorat” fait en entreprise, savoir plus approximatif car voué aux intérêts de l'entreprise), voire comme un “vendu” s’il travaille pour une grosse entreprise climaticide.

La chercheuse

Son parcours académique accrédite la rigueur de sa recherche, qui vise à produire des connaissances, à être dans le “comprendre”. Son objectif est sociétal. Il ou elle travaille souvent pour le public, mais pas que, car les débouchés sont de plus en plus rares et les salaires et financements de plus en plus attractifs côté privé.

Perception : souvent décrédibilisé par les milieux de la finance ou de l'entreprenariat car pas “connecté au réel”, alors que son travail est souvent étayé par des données effectives et validées par le peer reviewing.

À savoir :

Aaah, le fameux “effet Scully” ! Souvenez-vous : Dana Scully, le personnage de scientifique incarné par Gillian Anderson dans X-Files – agente du FBI certes, mais surtout experte incarnant un point de vue rationnel et méthodique face à ce farfelu de Fox Mulder. Eh bien, c’est prouvé : pendant sa diffusion aux États-Unis, la série et son personnage ont eu une influence mesurable sur la vocation de nombreuses femmes à s’orienter vers les carrières scientifiques, technologiques ou médicales. Comme quoi, la fiction peut faire bouger les normes sociétales !

Attention cliché :
  • montrer les diverses étapes de la recherche scientifique, bien au-delà du labo,

  • illustrer les controverses scientifiques, zone de conflits insoupçonnés,

  • montrer les limites et les incertitudes de la recherche et des « faits » scientifiques, pour humaniser la science et en montrer les nuances et la beauté,

  • rendre perceptible la complexité entre innovation, énergie et croissance, pour rendre compte du progrès comme des effets délétères de la science elle-même,

  • différencier science appliquée, recherche fondamentale et ingénierie, car le terme « scientifique » recouvre bien des réalités distinctes, et des manières de travailler et de concevoir le monde différentes,

  • faire percevoir l’impact de décisions économiques et technologiques sur la société, pour inclure la science dans la grande marche du monde… et dans l’arène de chacune de nos histoires.

Chapitre 2

Arènes

IFREMER, CNRS, EPIC ou EPST, pas facile de s’y retrouver dans l’organisation de la recherche en France. Une multitude d’arènes s’entremêlent, agencées dans une architecture complexe... Et c’est encore plus édifiant dans les sciences environnementales, qui sont par nature interdisciplinaires.

On essaie de faire bref pour vous éviter la migraine, tout en espérant en donner assez pour vous aider à vous y retrouver un peu. 

Tour d’horizon des Arènes de la recherche, avec un prisme environnemental, bien sûr.

Paillasse

Tout en haut, le ministère de tutelle.

La recherche et les chercheurs dépendent du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Où est décidée la stratégie nationale, où l’on alloue les budgets… Mais en fait, ça se complique déjà parce que quand on parle d’environnement, trois autres ministères sont concernés de près en co-tutelle : Transition Écologique, Agriculture, et Santé. Cette multi-tutelle est souvent source de conflits… Mais c’est un autre sujet.

Ensuite, pour essayer d’y voir clair, on peut distinguer deux grands groupes : le Public et le Privé. mais vous allez vite voir que ce n’est pas si simple… Accrochez-vous :

La recherche publique : 

  1. Les organismes

Les EPST (Établissements Publics à caractère Scientifique et Technologique)

Orientés en particulier vers la recherche académique, évalués par les publications scientifiques. Leurs chercheurs et ingénieurs titulaires sont fonctionnaires, sous droit public. 

À noter : à côté des titulaires, une part importante du personnel (doctorants, post-doctorants, contractuels sur projets) est en CDD — la précarité est un sujet sensible du milieu.

Le CNRS : Il y a au CNRS un Institut Écologie & Environnement (INEE) et un Institut des Sciences de l'Univers (INSU). Le CNRS est cotutelle dans la majorité des grands labos environnementaux français.

L’INRAE : Agriculture, Alimentation et Environnement. C’est Le plus gros opérateur français sur sols, eau, forêts, biodiversité cultivée, agroécologie, pesticides.

IRD, L’INSERM, etc.

Les EPIC (Établissements Publics à caractère Industriel et Commercial)

Organismes publics, mais à régime juridique majoritairement de droit privé : leurs salariés ne sont donc pas fonctionnaires (chacun à sa propre convention collective). Ils ont en général une mission liée à la souveraineté nationale ou à une filière industrielle stratégique, ce qui les amène à mener une recherche souvent finalisée — mais ils font aussi de la science fondamentale de très haut niveau.

IFREMER : Océans, pêche, aquaculture, littoral. Opère la flotte océanographique et des stations sur tout le littoral.

CEA : Commissariat à l'Énergie Atomique et aux énergies alternatives (le ‘’aux énergies alternatives’’ a été ajouté en 2010). Sur les questions environnementales, via le LSCE (Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement) à Saclay, cœur français de la modélisation climatique et de l'étude des cycles du carbone. Partenariat structurel avec le CNRS.

CNES : Centre National d’Études Spatiales. Opère les satellites d'observation de la Terre (climat, océans, végétation, glace) qui alimentent toute la recherche.

CIRAD : recherche agronomique et développement durable des régions tropicales et méditerranéennes. Une particularité : travaille beaucoup en partenariat avec des organismes de recherches des Suds.

BRGM, ANDRA, Etc.

Les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif)

La forme la plus classique d'établissement public. Mission de service public non-marchande et non-scientifique : prévoir, cartographier, réguler, contrôler. Le personnel est composé de fonctionnaires ou d'agents publics. Les EPA peuvent abriter des laboratoires de recherche (le CNRM de Météo-France pour le climat, le LASTIG de l'IGN pour la géomatique), mais la recherche n'est jamais leur mission première, elle sert leur mission opérationnelle.

IGN : Plus d’ingénieurs que de chercheurs, mais abrite un vrai laboratoire de recherche… Cartographie, observatoire des forêts (l'inventaire forestier national, c'est eux).

MÉTÉO-FRANCE — Prévision météo, mais aussi modélisation climatique via le CNRM (Centre National de Recherches Météorologiques) à Toulouse.

ONF, Parcs Nationaux, Agences de l’eau, Conservatoires du littoral, etc.

À savoir :

L’IPSL, un cas particulier.

 L’IPSL (Institut Pierre Simon-Laplace) n'est pas un organisme mais une fédération de recherche qui coordonne une dizaine de laboratoires autour de Paris-Saclay et Sorbonne Université, tous dédiés aux sciences du climat et de l'environnement. L'IPSL développe l'un des deux grands modèles climatiques français (l'autre étant le CRNM-CM de Météo-France et du Cerfacs de Toulouse). Les simulations produites par ces deux modèles contribuent aux exercices internationaux dont le GIEC tire ses conclusions.

b. L'université, l'autre grand pilier de la recherche publique

Techniquement, les Universités sont un type à part d’organisme : des EPSCP, mais on vous a promis de ne pas vous filer la migraine… 

Les Universités et les grandes écoles (Polytechnique, Normale Sup, Mines, Centrale, AgroParisTech…) emploient les enseignants-chercheurs : maîtres de conférences (MCF) puis professeurs des universités (PU). Ils partagent leur temps entre enseignement et recherche.

Les universités sont autonomes depuis 2007 et regroupées en sites Universitaires (Université Paris-Saclay, PSL, Aix-Marseille Université, etc.) pour gagner en visibilité internationale.

La majorité des personnes qui font de la recherche en France sont aussi enseignantes. Donnent cours en universités, dans les grandes écoles, en IUT. Un enseignant-chercheur doit assurer 192 heures d’enseignement par an, en parallèle de son travail de recherche. En pratique, avec le sous-effectif chronique dans les universités et le poids croissant des tâches administratives (encadrement de mémoires et de thèses, jurys, coordination de diplômes…) ils en font souvent bien plus. 

Les chercheurs des EPST (CNRS, INRAE, Inserm, IRD, Inria, Ined) constituent une catégorie à part : eux n’ont aucune obligation d’enseignement. Beaucoup cependant enseignent quand même, par goût, par engagement, ou pour rester en lien avec un vivier de futurs doctorants.

c. La recherche hospitalière

Les CHU (Centres Hospitaliers Universitaires) et l'AP-HP (à Paris) abritent des équipes mixtes Inserm / université / hôpital. Un PU-PH (Professeur des Universités - Praticien Hospitalier) cumule en réalité un poste universitaire et un poste hospitalier, avec une triple mission de soin, d'enseignement et de recherche, à laquelle s'ajoute presque toujours une lourde charge administrative.

Zones grises particulièrement riches pour la fiction : 

  • Les essais cliniques (où la frontière est mince entre science et commerce) 

  • Les conflits d'intérêts avec l'industrie pharmaceutique (l'affaire Mediator)

  • Et tout le champ lié à l’environnement : exposome, PFAS, perturbateurs endocriniens, pesticides, pollution de l'air… 

C'est aujourd'hui un des fronts de recherche les plus actifs et les plus politiques en France.

À savoir :

L'ADEME (Agence de la transition écologique) et l'OFB (Office Français de la Biodiversité) ne sont pas des organismes de recherche au sens administratif, mais ils financent et commandent énormément d'études auprès des EPST, EPIC et universités — au point de faire vivre des équipes entières. Ils emploient aussi des ingénieurs-experts qui produisent eux-mêmes de la connaissance, notamment sous forme de référentiels (les scénarios climat de l'ADEME, les suivis de biodiversité de l'OFB) qui font autorité dans le débat public.

La recherche privée : 

  1. Les instituts et fondations privées à but non lucratif

Statut hybride, à mi-chemin entre public et privé : fondations reconnues d'utilité publique, gouvernance autonome, financement mixte (mécénat, dons, contrats de recherche, subventions publiques). Leurs chercheuses et chercheurs sont salariés de droit privé, mais beaucoup sont aussi des fonctionnaires Inserm ou CNRS détachés ou hébergés. Côté prestige, ils jouent dans la cour des grands organismes publics — souvent même au-dessus.

INSTITUT PASTEUR : fondation privée reconnue d'utilité publique, biomédical, financement mixte (mécénat, contrats, subventions).

INSTITUT CURIE : même modèle, cancérologie, avec hôpital intégré.

COLLÈGE DE FRANCE : institution unique, recherche fondamentale, pas d'étudiants.

b. Les entreprises

La recherche privée a-t-elle sa place dans un panorama de la recherche environnementale ? Question légitime, parce qu'au privé, on cherche pour vendre. Et quand le produit qu'on vend est en partie responsable du problème qu'on prétend étudier, il faut savoir lire les communications avec un œil critique.

Difficile par exemple de mentionner TotalEnergies sans dire qu'à côté de ses investissements R&D dans le solaire ou la capture de carbone, le groupe continue d'ouvrir des champs pétroliers, des projets gaziers, et un oléoduc géant en Ouganda. Le greenwashing n'est pas un mythe : c'est un poste budgétaire. Et il touche tous les grands groupes énergétiques, agroalimentaires, automobiles, cosmétiques, qui financent à la fois de la R&D environnementale réelle et des stratégies de communication qui en exagèrent largement la portée.

Pour autant, le privé c’est aussi tout un écosystème de structures dont l'expertise peut compter dans le débat public, ou des scientifiques qui passent du public au privé (ou l'inverse) avec leurs idées et leurs convictions. Comme partout dans ce document, les frontières sont poreuses, et c'est précisément ce qui en fait la richesse notamment pour la fiction. 

Ces questions seront largement développées plus tard, mais pour l’instant, on continue ici notre tour d’Horizon.

→ Voir la partie Public/Privé

La Recherche & Développement des grands groupes

Des laboratoires internes, parfois gigantesques — certains rivalisent en effectifs avec les plus gros EPST. Sanofi, L'Oréal, TotalEnergies, Safran, Thales, Dassault, Michelin, Servier ont chacun plusieurs milliers de chercheurs et d'ingénieurs en R&D.

Sur l'environnement spécifiquement, les acteurs majeurs sont d'abord les grands opérateurs de l'eau et de l'énergie (Suez, Veolia, EDF, Engie), les industriels du matériau et de la mobilité (Michelin, Saint-Gobain, Renault, Stellantis) sur la décarbonation, les gaz industriels (Air Liquide) sur l'hydrogène et le captage de CO₂, et en agroalimentaire (Danone, Bel, Nestlé France) sous pression sur l'agriculture durable et les emballages.

Tous ont des labos internes et financent des chaires dans le public.

Start-ups et deeptech

Souvent issues d'essaimage de labos publics, les deeptech sont des start-ups dont la valeur repose sur une rupture scientifique forte. Le secteur climate tech y est aujourd'hui un des plus dynamiques : hydrogène, capture de carbone, batteries, biocontrôle, matériaux biosourcés, recyclage chimique, nucléaire avancé, agritech, comptabilité carbone…

Logique commune à ces start-ups : apporter une solution technologique au problème environnemental, sans nécessairement interroger les causes — un parti pris (le technosolutionnisme) qui sera discuté plus loin.

Bureaux d'études et ONG expertes

Cabinets et think tanks (Carbone 4, Shift Project, I4CE, B&L Évolution…) produisent études, scénarios et bilans carbone pour entreprises et institutions. ONG naturalistes (LPO, FNE et ses fédérations régionales, Bloom…) produisent de la donnée scientifique de terrain, souvent en partenariat avec les chercheurs publics. ONG de plaidoyer (WWF, Greenpeace, Réseau Action Climat, Surfrider…) produisent rapports et campagnes, appuyés sur la littérature scientifique. Beaucoup de leurs chargés de mission sont d'anciens chercheurs ou doctorants.

  1. Le laboratoire

Voilà, ça c’est le cadre… Mais maintenant pour comprendre ce qu’on va raconter, à l’échelle des chercheurs eux-mêmes, il faut se mettre à la hauteur du LABORATOIRE

Centrifugeuse

Un laboratoire, qu'est-ce que c'est ?

Quand on n'y connaît pas grand-chose, et qu'on entend parler de laboratoire, on pense immédiatement à des tubes à essais et à des paillasses. Mais un laboratoire, c'est avant tout un projet : un collectif de chercheurs réunis autour d'un thème précis pour cinq ans, sous une ou plusieurs tutelles parmi celles qu'on a présentées plus haut. C'est ce qu'on appelle le plus souvent une UMR — Unité Mixte de Recherche.

Un chercheur CNRS peut donc être affecté dans un labo hébergé par une université, côtoyer des universitaires, des ingénieurs CNRS, des doctorants payés par l'ANR ou par une entreprise, et des post-docs sur contrat européen. Tout ce petit monde travaille dans les mêmes bureaux, autour des mêmes instruments — paillasses, supercalculateurs, ou terrains d'étude, selon les disciplines.

Donc on ne peut pas opposer Terrain et Labo : un scientifique sur le terrain appartient toujours à son labo…

Quelques exemples parlants de laboratoires réels, pour donner une idée de ce que sont les lieux à incarner dans une fiction :

  • LSCE (Saclay) — climat, cycles biogéochimiques. CEA + CNRS + UVSQ.

  • LOCEAN (Paris) — océanographie. CNRS + Sorbonne + IRD + MNHN.

  • CEFE (Montpellier) — écologie, évolution, biodiversité. CNRS + université + EPHE + IRD.

  • CEREGE (Aix) — environnement et géosciences. CNRS + IRD + université + Collège de France.

  • ECOSYS (Grignon) — écotoxicologie des agroécosystèmes. INRAE + AgroParisTech.

  • LEMAR (Brest) — environnement marin. CNRS + IRD + Ifremer + Université de Bretagne Occidentale.

Et le décor ?

Chaque discipline a le sien. En biologie moléculaire, ce sont des paillasses, des centrifugeuses, des incubateurs, des séquenceurs ADN. En chimie, des chromatographes, des spectromètres de masse, des hottes aspirantes. En sciences du climat, comme à l'IPSL (l'Institut Pierre-Simon Laplace, qui regroupe huit laboratoires franciliens et 1 500 personnes), ce sont aussi des lidars, des radars, des radiomètres et des spectromètres embarqués, ou encore des supercalculateurs qui font tourner nuit et jour des modèles numériques du système terrestre. 

Un laboratoire est un collectif. Il peut regrouper 15 personnes comme 300 : pareil, tout dépend de la discipline et de la structure. Des chercheurs titulaires, permanents de la fonction publique, y cohabitent avec les non-permanents que sont les doctorants, post-doctorants et chercheurs en CDD, ainsi qu’avec des ingénieurs et des techniciens. La gouvernance est généralement assurée par un.e directeur.ice de laboratoire, assisté.e d’un conseil de plusieurs membres.

  1. Le terrain

La recherche se fait aussi dehors, parfois très loin. La recherche climatique mobilise de nombreuses disciplines (physique de l’atmosphère, océanographie, glaciologie, paléoclimatologie…). Ses terrains d’étude sont multiples. Et donc, les expériences que vivent nos chercheurs aussi : campagnes à bord de navires océanographiques pour étudier les courants marins, missions en Sibérie pour analyser le pergélisol, expéditions dans des forêts tropicales, ou des tourbières de Scandinavie, pour mesurer la capture du carbone ; ou encore dans des zones arides d’Afrique, pour étudier la désertification.

On s’en doute, ces incursions sur le terrain sont rarement des vacances au Club Med. Elles imposent de savoir gérer une logistique lourde, des conditions matérielles difficiles, et souvent aussi de maîtriser pas mal de compétences a priori pas du tout scientifiques. Un glaciologue peut par exemple avoir besoin d’être également alpiniste, pour accéder à ses sites de mesures au sommet d’un glacier ; un paléoclimatologue devra vivre plusieurs mois sous la tente par -30 degrés, à des centaines de kilomètres de toute base. Un chercheur de l’atmosphère endurera des lancers de ballons jour et nuit, sept jours sur sept, devant parfois aller récupérer lesdits ballons très très loin de leur lieu de lancement. Un biologiste des forêts tropicales mesurera des arbres un à un dans la moiteur de la jungle pendant des semaines. Un océanographe préparera une expédition en mer pendant des années, pour ne passer au final que quelques jours sur un bateau. 

Des exemples :

  • La Flotte Océanographique Française : une trentaine de navires dont le Marion Dufresne, Pourquoi Pas ?, Atalante. Missions de plusieurs semaines en mer, huis clos scientifique.

  • Concordia (Antarctique) — 13 personnes hivernent 9 mois dans l'isolement total.

  • Avions de recherche SAFIRE — ATR et Falcon instrumentés qui volent dans les nuages, les panaches volcaniques, les tempêtes.

  • Observatoire du Pic du Midi, observatoires versants en montagne, stations de terrain dans les forêts, les marais, les estuaires.

  • Supercalculateurs du CEA (Bruyères-le-Châtel) et de l'IDRIS (Saclay) — où tournent les modèles climatiques. Accès compétitif, heures de calcul disputées.

  • Carottes glaciaires et sédimentaires stockées à -20°C dans des salles dédiées (LSCE, ISTO Orléans).

  1. Où écoute-t-on les scientifiques dans la décision publique ?

Enfin, autre type d’arène, plusieurs instances officielles à connaître, toutes peuplées de chercheurs :

Navire l'Atalante de l'ifremer

Navire l'Atalante de l'ifremer. CC-BY : Ifremer, Stéphane LESBATS

  • Haut Conseil pour le Climat (HCC) — indépendant, évalue la politique climatique française.

  • Comité scientifique du Plan National d'Adaptation au changement climatique.

  • Comités scientifiques auprès des ministères, de l'ANSES, de l'OFB.

  • GIEC (international) — des dizaines de chercheurs français y contribuent.

  • IPBES — l'équivalent du GIEC pour la biodiversité.

Les chercheurs y siègent bénévolement ou presque, en plus de leur travail. Ces missions d'expertise les exposent médiatiquement et politiquement. 

→ Voir la partie Institutions

Chapitre 3

La méthode scientifique

On ne vous apprend rien, un.e scientifique travaille selon une méthode. C’est d’ailleurs le respect de cette méthode qui fait la valeur du fait scientifique produit.

Cette méthode peut être résumée en quelques mots : observer, formuler une hypothèse, tester, conclure.  

En réalité, il n’y a pas « une » méthode, mais une pluralité de démarches, forgées au cours d’une longue et passionnante évolution de la pensée scientifique (qu’on ne vous détaillera pas ici, mais qui implique plein de stars comme Aristote, Galilée, Descartes…). Mais pour simplifier, partons de cette base pour expliquer le processus tel qu’il est généralement pratiqué aujourd’hui. Ça commence par un constat : un.e scientifique, partant d’une théorie établie, remarque une anomalie, ou veut mettre à l’épreuve cette théorie à travers de nouvelles conditions expérimentales.

Observation

Fait inattendu

Hypothèse

Affirmation falsifiable

Protocole

Règles de test

Analyse

Interpréter

Conclusion

Modèle mis à jour

Révision de l'hypothèse
Résulats inattendus
Nouvelle question
Conclusion validée
Observation

Fait inattendu

Hypothèse

Affirmation falsifiable

Protocole

Règles de test

Analyse

Interpréter

Conclusion

Modèle mis à jour

Révision de l'hypothèse
Résulats inattendus
Nouvelle question
Conclusion validée

Prenons l’exemple d’une climatologue fictive, qu’on appellera Sandra. En dépouillant des séries de données satellitaires, elle remarque que la Mer de Glace, un glacier alpin, recule plus vite depuis 2010 que les modèles existants ne le prévoyaient. 

Alors elle formule une hypothèse : les modèles sous-estiment l'effet des vagues de chaleur estivales sur la couche de surface du glacier. Une hypothèse doit être une information précise et réfutable : « Le recul du glacier est corrélé à l'augmentation des températures au-delà de 32°C en juillet-août » peut être mis à l'épreuve, alors que juste « le climat se dégrade », non.

Ensuite, Sandra expérimente. Pour cela, elle élabore d’abord un protocole : quelles données elle va croiser, comment, et ce qui constituerait, parmi les résultats, une confirmation ou une infirmation de son hypothèse. Sans ce cadre défini à l'avance, elle risquerait, sans le vouloir, de chercher uniquement ce qui confirme ce qu'elle croit déjà, aka le biais de confirmation. Sandra va aussi devoir se limiter à ce que ses outils lui permettent d’observer : modèles numériques, statistiques, etc.

Puis Sandra obtient de premiers résultats : Ies vagues de chaleur jouent bien un rôle, mais un autre facteur semble intervenir, la réduction du couvert neigeux hivernal, qui expose la glace plus tôt au soleil printanier. Sandra recommence ses expérimentations, pour vérifier cette observation. Puis elle vérifie les vérifications : la rigueur de la démarche est indispensable.  

Enfin, elle transmet à la communauté scientifique, en publiant les conclusions de sa recherche mais aussi la méthode qu’elle a utilisée, afin que ses expériences soient reproductibles par d’autres équipes de recherche.

Mais : on n’en est toujours pas au stade du fait scientifique établi. Il faut ensuite que  d’autres recherches, menées par d’autres chercheurs, avec des variations de conditions et d’instruments, confirment les résultats de Sandra. Si c’est le cas, un consensus se forme progressivement. Si ça ne l’est pas, une controverse s’ouvre, d’autres recherches sont menées, jusqu’à ce que tout le monde soit à peu près d’accord sur une explication du phénomène.

La recherche n’est pas linéaire : souvent elle tourne en rond, revient en arrière, se retrouve dans une impasse. Un résultat partiel ou négatif n’est pas un échec mais une nouvelle information qui permet de recadrer la réflexion. Pour Jean Daniélou, sociologue formé au Centre de sociologie de l'innovation de Mines ParisTech, « La science, c'est le résultat stabilisé, provisoire, d'une controverse. » Un fait établi pourra, et sera sans doute, remis en question plus tard, sous l’influence de nouvelles découvertes.

Un ou une chercheuse qui applique la méthode scientifique vit dans l'incertitude organisée. C’est quelqu’un qui doute tout le temps, mais qui doute avec rigueur.

« la méthode scientifique, telle que je la pratiquais en laboratoire, consistait justement à chercher à me donner tort. »

Boîte de Pétri

À savoir :

Qu’est-ce que l’état de l’art ?

Une expression qui revient souvent lorsqu’on parle de recherches scientifiques est celle de “l’état de l’art”. Une vérité, en sciences, étant toujours provisoire, l’état de l’art désigne la synthèse des connaissances établies, prouvées et publiées sur un sujet donné, à un moment précis. Établir un état de l’art est l’une des étapes préliminaires du travail du chercheur, et est un fondement de la méthode scientifique.

Partie 2

Partie 2

Conflits et enjeux

Bien sûr, en tant que scénaristes, nous aimons les problèmes insolubles, les conflits existentiels et les enjeux de vie et de mort. Ça tombe bien, le monde scientifique en regorge !

Exercer le métier de scientifique, a fortiori de scientifique du climat, n’est pas une promenade de santé. Nous avons listé ici les principaux défis qui se présentent à eux aujourd’hui. Car leur travail n’est pas seulement de produire des faits scientifiques (chapitre 1), mais de faire ensuite exister ces faits dans l’espace public (chapitre 2), en vue d’impulser les changements nécessaires (chapitre 3).

À savoir :

NB: Comme l’univers de la science est très vaste, notre angle a été de rencontrer principalement des scientifiques du climat. Car les questions climatiques, de par leur charge politique, de part aussi leur caractère interdisciplinaire, sont emblématiques de la façon dont on crée du consensus scientifique. Elles sont aussi emblématiques de la façon dont le fait scientifique peut être sujet de polémiques plus ou moins légitimes.

Chapitre 1

Produire de la connaissance 

Spectre des métalloïdes (1882), illustration de René Henri Digeon dans le livre Le Monde Physique d'Amédée Guillemin

  1. Financer la recherche: l’argent, le nerf de la guerre

Avant de commencer à chercher, il faut trouver… de l'argent ! 

En France, depuis une trentaine d'années, les dotations versées par les organismes de tutelle (CNRS, universités, Inserm…) aux laboratoires ont diminué de façon continue. Et ça n’a pas l’air près de s’arrêter. Ces dotations couvrent les salaires des personnels permanents et les coûts de fonctionnement des laboratoires, mais, souvent, ne permettent pas ou peu de financer de nouveaux projets.

Le basculement vers le financement par appel d’offres a un coût pour les scientifiques : leur temps. Écrire un projet, examiner ceux des autres, justifier chaque dépense est chronophage, et réduit le temps consacré à la recherche elle-même. S’ajoute à cela la lenteur administrative : entre la soumission d'un dossier et la réponse, il peut s'écouler six mois, un an, parfois plus.

Cette compétition pour l’argent a aussi un coût humain : les jeunes chercheur.ses, doctorant.es, post-doctorant.es en CDD, dépendent directement de ces financements pour survivre professionnellement et lancer leur carrière. Ils sont précarisés, et la profession entière souffre d’une baisse d’attractivité.

Public, privé, à qui profite la science du climat ?

 « Toute personne a le droit (…) de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent », dit l’article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. 

Alors oui, mais dans la vraie vie, c’est plus compliqué… Bien commun ou intérêts privés ? Open source ou résultats confidentiels ? Idéalisme, pragmatisme, voire compromission ? Collaborer avec le privé est parfois un moyen de sortir la science du labo pour qu’elle bénéficie au plus grand nombre, c’est un moyen aussi de gagner leur vie pour des chercheur.ses souvent confronté.es à une forte précarité. Mais s’allier au privé présente également un risque pour l’indépendance, la transparence et l’éthique des scientifiques. 

Selon pour ou grâce à qui travaille votre personnage de scientifique, la finalité et la diffusion de ses recherches peuvent être mise en question ou sous tension.

“Les entreprises ne financent pas la science par philanthropie. Elles attendent toujours quelque chose en retour, que ce soit du greenwashing ou une forme de légitimation. » 

Les employeurs des scientifiques

Le secteur public 

Employeurs types : CNRS, ADEME, CEA, INRAE, BRGM, Météo-France, collectivités, organismes intergouvernementaux (GIEC, ESA, etc). 

Objectifs : faire progresser la connaissance scientifique, diffuser librement les résultats, informer et orienter les politiques publiques.

Valeurs : bien commun, open source, indépendance de la recherche, travail en équipe.

Conditions : manque de moyens, lourdeur administrative, travail sur le temps long.

Le secteur privé

Employeurs types : grandes entreprises (Engie, Total, Veolia, etc), startups cleantech, bureaux d’études et cabinets de conseil (ils accompagnent les collectivités dans les stratégies de transition en fonction des évolutions réglementaires), banques (finance “verte”), fondations et acteurs philanthropiques, etc.

Objectifs : application concrète de la recherche, développement technologique (brevets), innovation commerciale.

Valeurs : confidentialité des résultats, compétitivité, profit.

Conditions : moyens élevés, obligation de résultats, indépendance limitée

Les deux

Aujourd’hui, public et privé sont de plus en plus interdépendants, avec une privatisation croissante de la recherche publique et une captation grandissante de ses travaux par le privé. Les chercheur.ses ont ainsi de plus en plus tendance pour des raisons souvent plus pragmatiques que idéologiques (salaire, obtention de financements) à aller vers le privé. 

Votre personnage de scientifique peut ainsi se retrouver dans une situation hybride :  

  • Faire de la recherche dans un organisme public mais financée par le privé 

  • Sortir la science du labo : faire des expertises, du conseil, un audit, pour une entreprise privée => NB : il est d’usage pour les chercheurs du public de le faire gracieusement ou en renversant le salaire de cette prestation à leur labo par souci éthique.

  • Travailler dans la section R&D d’une entreprise (recherche et développement). Un.e ingénieur.e peut aussi passer son doctorat en entreprise. Les CRI (crédit impôt recherche) permettent aux entreprises de financer des thèses en interne. Ce processus à ses limites  : sujet de thèse orienté par l'intérêt de l’entreprise, résultats de la recherche qui sert uniquement à l'entreprise (pas de publication et donc pas de partage de connaissance), façon pour l’entreprise de se payer un ingénieur moins cher. Un diplôme obtenu dans une “pochette surprise” au yeux des vrai.e.s chercheur.ses académiques.

Un savoir qui se privatise : enjeux et conflits de chercheur.ses sous pression financière

Rester indépendant.e

Contexte :

La recherche publique est sous mainmise et influence du privé, via  :

  • Le financement des recherches ou d’équipements coûteux et indispensables 

  • La création de prix scientifique, de fondations et d’associations scientifiques

  • Le mécénat dans les grandes écoles et les fac
    → ex : TotalEnergies est omniprésent dans l’enseignement supérieur, par ex dans le conseil scientifique de l’école des Mines ou à la fac de Pau (UPPA), surnommée « la fac Total » 

  • Le mécénat dans les institutions
    → ex : TotalEnergies - encore ! - finance au Collège de France la chaire controversée « avenir commun durable » 

Risques et obstacles :

  • Conflits d’intérêts : conclusions orientées, censure indirecte, pression hiérarchique

  • Clauses de confidentialité empêchant la publication libre 

  • Arrêt des financements si les résultats déplaisent ou tardent  

Gardes-fous  : 

  • Assurer une transparence totale des financements et contrats. Mettre en place des comités d’éthique indépendants pour surveiller les partenariats privés.

  • Interdire les clauses de confidentialité qui limitent la publication des résultats.

  • Diversifier les financements pour éviter la dépendance à un seul acteur.

  • Former des chercheur.es et étudiant.es à l’intégrité scientifique et aux conflits d’intérêts.

Dilemmes de personnages : 

  • Perdre son intégrité ou perdre son job ? 

  • Refuser un financement au détriment de l’existence de son projet de recherche ? 

  • Accepter de privatiser le savoir ? 

Résister à la compétitivité

Contexte :

Mise en concurrence accrue entre les chercheur.ses
→ ex : au CNRS moyens financiers dévolus au 25 % « meilleurs » labos avec les « key lab » ou labos clés 

Risques et obstacles :

  • Marginalisation des labos moins financés VS mise en avant de sujets sponsorisés

  • Tensions dans les équipes, isolement des chercheurs non-alignés avec les industriels

  • Conflits croissants sur la reconnaissance, mise en concurrence interne

Gardes-fous :

  • L’ANR (l’agence nationale de la recherche) qui met en place des procédures rigoureuses d’évaluation par des pairs indépendants, pour superviser les appels à projets et veiller à la transparence et à la gestion des conflits d’intérêts.

  • Les sociétés savantes qui permettent à chaque discipline de défendre collectivement  l’état de sa science.

Dilemmes de personnage : 

  • Comment maintenir un idéal de collectif dans un environnement compétitif ? 

  • Entrer dans le jeu de la compétition pour survivre ou résister et être pénalisé ?

Diffuser éthiquement l’innovation

Contexte :

S'allier au privé comme vecteur de diffusion du savoir. Breveter ses découvertes, le vendre pour une application pratique avec impact positif.

→ Ex : un chercheur du CEA Paris-Saclay qui a monté une startup pour développer un capteur solaire mesurant le CO2 dans le but de le commercialiser à faible coût dans des pays du Sud où les datas manquent.

Risques et obstacles :

  • Difficulté à contrôler l’usage final des innovations issues de la recherche une fois la technologie transférée (revente à prix élevé, usage détourné, impact environnemental négatif).

  • Une recherche privée qui manque de régulation : pas de contrôle des pairs et donc pas de regard critique sur les résultats qui peuvent être tronqués.

  • Monétisation des innovations : tension entre rentabilité commerciale et accessibilité, notamment dans les pays à faibles ressources.

  • Risque de dilution des valeurs : pression pour adapter l’innovation aux logiques de marché plutôt qu’aux besoins sociaux ou écologiques.

Gardes-fous :

  • Existence de “brevets éthiques” garantissant un usage responsable et équitable de l’innovation

  • Clauses contractuelles strictes dans les licences, incluant des plafonds de prix, restrictions d’usage et obligations sociales/environnementales.

Dilemmes de personnage : 

  • Comment concilier rentabilité et mission sociale ?

  • Chercheur.se ou entrepreneur.e ? Rentabiliser ses découvertes VS impact sur la rigueur scientifique.

Travailler pour les grosses entreprises polluantes ou climaticides : renoncer ou changer les choses de l’intérieur ? 

Contexte :

Travailler pour des entreprises polluantes ou controversées, c’est se confronter à une question éthique. Il y a plusieurs attitudes possibles chez les ingénieur.es ou chercheur.ses : ceux qui refusent tout simplement de le faire ; ceux qui ferment les yeux (“c’est pas mon problème, c’est les Chinois qui polluent plus”) ; ceux qui le font ponctuellement (“je m’achète de la tranquillité pour faire mes autres projets plus éthiques”) et ceux qui veulent changer les choses de l'intérieur. Il existe ainsi même s’ils sont minoritaires des profils d’insiders. Nous avons ainsi eu le témoignage d’un ingénieur qui utilisait sa crédibilité (parcours tamponné start-up nation, emploi dans une grosse boite) et son image (chemise-cravate, homme blanc “passe-partout”) auprès des acteurs de l'entrepreneuriat pour mieux insuffler les problématiques environnementales en entreprise et faire bouger les lignes de l’intérieur. Ou comment se faire écouter en utilisant les éléments de langage de “l’ennemi”. 

Risques et obstacles :

  • Stress et pression de jouer un double discours constant

  • Syndrome de l'infiltré : perte de ses valeurs pour adopter celles du milieu qu’on infiltre

  • Risque de science-washing en travaillant pour le camp adverse : finir par faire le jeu de ce qu’on veut combattre
    → ex François Gemenne chercheur du Giec qui a fait une campagne pour la transition « verte » du très émetteur Saint-Gobain avec l’idée de faire “feu de tout bois” pour faire avancer la transition à tout prix. Ce qui a suscité une vive controverse sur l’enrichissement personnel et la décrédibilisation de la parole scientifique. 

  • Risque de cécité scientifique 

Gardes-fous :

  • Importance du jugement des pairs : crainte d’un rejet par la communauté scientifique 

Dilemmes de personnage : 

  • Garder ses valeurs ou bien son niveau de vie ? 

  • Trahir : comment se regarder dans la glace, soutenir le jugement de ses pairs ?

  • Peut-on être « infiltré offensif » et changer les choses de l’intérieur sans se vendre/ se compromettre ?

À savoir :

Les key labs

En décembre 2024, Antoine Petit, président du CNRS, a proposé de concentrer les financements sur 25 % des laboratoires jugés « Key Labs », favorisant ainsi la compétition pour attirer des financements privés et européens. Ce projet, inspiré des LabEx, menace l’indépendance et la solidarité traditionnelles du CNRS, tout en marginalisant 75 % des laboratoires restants. Il suscite de vives critiques, notamment sur le risque de démantèlement du CNRS, la précarisation des chercheurs et la marginalisation des disciplines moins rentables. Cette réforme s’inscrit dans une logique néolibérale de réduction des budgets publics au détriment de la diversité scientifique.

Histoire vraie :

l’influence des entreprises climaticides dans les grandes écoles 

L’UPPA de Pau : la “fac Total”

L’établissement évalue les montants de ses contrats de recherche avec le pétrolier à 3,8 millions d’euros pour 2022 et 2023. Et 30 % de ses laboratoires collaborent avec la multinationale. De plus, des salariés de Total donnent des cours sur le droit de l’environnement en licence de droit. Ce partenariat est tabou en interne, car l’entreprise  permet de recruter des jeunes en postdoc ou des personnels de recherche, et donc améliore sensiblement des conditions de travail précaires.

 

Les TPA de Total

La multinationale a créé en 2001, la TPA, pour Total Professeurs Associés, une association qui met à disposition ses retraités et salariés pour des interventions bénévoles au sein des établissements de l’enseignement supérieur. Chaque année, les « profs Total » forment 10 000 étudiants dans 610 établissements du monde entier. Un lobby efficace…

Dans les grandes écoles d'ingénieurs, il fréquent que des industriels siègent dans les conseils d’administration. Ainsi par exemple à AgroParisTech, Christiane Lambert, l’ancienne présidente de la FNSEA (principal syndicat agricole), fait partie du CA. Côté Ponts ParisTech, Benoît de Ruffray, le président, est également PDG du grand groupe de construction Eiffage, sanctionné pour ses manquements environnementaux malgré des investissements dans la transition.

Happy end :

Les jeunes ingénieur.es des grandes écoles, de plus en plus politisés et mobilisés, sont moins enclins à bosser pour Total ou le secteur des hydrocarbures. Le recrutement des talents se fait essentiellement dans les énergies renouvelables et demande à un groupe comme Total qui perd en attractivité de tenir compte de ces attentes générationnelles.

b. Publier un article

Voilà, notre scientifique a réussi à financer sa recherche, puis a pu la mener en suivant la méthode scientifique.

→ Voir la méthode scientifique"

Mais ce n’est pas fini !

Un long parcours

Pour soumettre sa découverte, le chercheur doit la publier dans une revue scientifique. C’est là qu’intervient principalement la revue par les pairs, pratique fondamentale de la méthode scientifique. Mais c'est un parcours long et semé d’embûches, qui peut à tout moment déboucher sur un retour à la case départ.

  1. Envoyer un article

Première étape : à sa réception par une revue, l’article est lu par un comité éditorial, qui évalue sa compatibilité avec la ligne éditoriale et sa qualité scientifique. Dans les revues les plus sélectives, comme Nature ou Science, les taux de rejet à ce stade dépassent parfois 90 %. Le premier article décrivant la découverte du graphène, qui a valu le Nobel à ses auteurs, fut ainsi initialement rejeté par Nature avant d'être publié ailleurs.

  1. Revue par les pairs

Si l'article est sélectionné, il est transmis à un minimum de deux chercheurs spécialistes du domaine, pour évaluation anonyme : c’est le peer review proprement dit. Ces évaluateurs, bénévoles, doivent vérifier la rigueur de la méthodologie, la cohérence des données avec les conclusions, la pertinence de la contribution. Ils disposent de deux semaines à un mois. Au terme de cette évaluation, quatre possibilités : acceptation directe (rare), acceptation après corrections mineures, demande de révisions majeures, ou refus.

«La revue par les pairs  est très efficace pour éviter de dire des conneries sur les faits mais peut aussi créer des chapelles et braquer les chercheurs sur leurs positions, car ceux qui critiqueraient ont tout à perdre si l'on accepte l'idée proposée ». 

« En science, la compétition fait des ravages. Vous êtes nouveau dans un domaine de recherche ? Vous avez contredit une découverte scientifique précédente ? Vous avez du succès ? Vous avez travaillé avec la mauvaise personne ? Les raisons de se faire des ennemis, sans le vouloir et même sans le savoir, ne manquent pas... »

  1. Révisions

La demande de révisions majeures est le cas le plus fréquent. L'auteur reçoit un rapport auquel il doit répondre point par point, et si nécessaire, refaire des analyses, voire collecter de nouvelles données. Puis l’article révisé repart pour un second tour d'évaluation. Ce cycle peut se répéter plusieurs fois avant d'aboutir.

  1. Mise en forme

Une fois l'article accepté, ce n’est pas encore l’heure du champagne : il y a encore la mise en forme, les relectures, la vérification des sources et des références. Le délai entre la première soumission et la publication varie selon les disciplines et les revues, mais il est généralement compris entre 6 et 18 mois. Dans le cas des sciences du climat, compte tenu de la vitesse à laquelle évolue le changement climatique, ce délai peut être problématique.

Le coût de la publication

Après avoir bataillé pour faire accepter son article, notre scientifique va maintenant pouvoir… payer pour le faire publier. Il y a deux principaux modes de publication :

  • Le modèle lecteur-payeur : l’auteur.ice publie gratuitement et le lecteur paie pour consulter, via, le plus souvent, un coûteux abonnement.

  • Le modèle auteur-payeur : l’auteur.ice paie des frais de publication, allant de quelques dizaines à plusieurs centaines d’euros,  pour le lecteur l’article est en accès libre.

→ L’intérêt financier de la revue peut inciter celle-ci à être moins regardante sur la qualité des articles. On voit même se développer un écosystème de revues dites « prédatrices », qui en gros publient n’importe quoi du moment que l’auteur paie, avec pratiquement zéro contrôle scientifique.

Publish or perish

Pour les scientifiques, il y a une injonction de plus en plus forte à publier. C’est une des clés de l’avancement de carrière, la légitimité et le prestige d’un ou d’une chercheuse est largement évalué en fonction de son nombre de publications et de citations. Impossible de survivre professionnellement sans cela : c’est le publish or perish.

À savoir :

Pendant ce temps, les éditeurs se portent bien, et le marché de la publication scientifique est en pleine expansion. RELX, qui publie notamment la prestigieuse revue The Lancet, a fait 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025. Certains grands éditeurs sont par ailleurs accusés de vouloir le beurre et l’argent du beurre, en encaissant à la fois abonnements et frais de publication des auteurs (dans le jargon, cela s’appellerait le « double dipping »).

Histoire vraie :

En 2020, l'Asian Journal of Medicine and Health a ainsi publié une étude défendant l’efficacité de l’hydroxychloroquine en démontrant… Que le covid était plus mortel que les trottinettes. Il s’agissait d’un canular visant à tester la probité de la revue, monté par des chercheurs français (qui avaient pris des pseudos adaptés à la situation : Didier Lembrouille, Sylvano Trotinetta, Nemo Macron). L’article a été accepté en 19 jours, puis retiré en 24h.

À savoir :

Des alternatives existent. La plus ancienne est celle des archives ouvertes : ArXiv et HAL (oui, comme HAL) permettent aux auteur.ices de déposer librement leurs manuscrits, avant ou après évaluation par les pairs, sans passer par un éditeur commercial. La seconde est l'open access diamant, où les revues sont gratuites à la fois pour les lecteurs et pour les auteurs, et financées par des institutions publiques. Mais ces modèles restent encore minoritaires.

La « fame » du chercheur

Une fois son article publié, le chercheur ou la chercheuse entre dans une autre compétition : celle de la visibilité. Les scientifiques sont désormais présents sur diverses plateformes bibliométriques qui calculent automatiquement leurs statistiques de citations. Celles-ci prennent la forme de moteurs de recherche académiques, gratuits (Google Scholar) ou payants (web of Science, Scopus).

Ils y sont évalués selon un indicateur appelé indice H, qui quantifie à la fois la productivité et la visibilité d’un chercheur en combinant nombre de publications et de citations. 

« Le chercheur est devenu un tennisman, chaque article est un match, chaque journal un tournoi, et il lui faut grimper dans le classement ATP. »

À savoir :

« L’effet Mathieu » est le phénomène par lequel les chercheur.ses déjà reconnu.es ont tendance à accumuler davantage de reconnaissance, de citations et de financements (le “on ne prête qu’aux riches” des chercheurs).

c. Les perversions de la méthode scientifique : Du bon et du mauvais usage du doute

Doute rationnel et doute affectif

Comme on l’a vu, le doute est central dans le travail du scientifique. Ce doute rationnel est un moteur indispensable à la science pour tester une hypothèse, identifier une erreur, stabiliser une théorie dans le temps. Accepter l'incertitude, interroger des modèles en vigueur est une preuve d'honnêteté intellectuelle. Mais le doute, détourné de sa fonction première, peut se retourner contre la science elle-même. En dévoyant les instruments intellectuels garants de la rigueur scientifique, les mouvements anti-sciences se sont engouffrés dans la brèche du doute comme arme de déstabilisation, adoptant une logique biaisée pour saper le socle commun de l'objectivité scientifique. Ce doute artificiel et idéologique, porté par des "marchands de doute" se réclamant d'une pseudo-science, alimente le complotisme et le climatoscepticisme, fragilisant la confiance dans la science et retardant les réponses collectives aux défis de la transition écologique. 

Ressource :

pour se plonger dans l’histoire et les stratégies des marchands de doute, le livre de Naomi Oreskes et Eric M. Conway : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Marchands_de_doute

Histoire vraie :

Les marchands de doute

A partir des années 80, la communauté scientifique commence sérieusement à s’accorder sur le fait que le réchauffement climatique est réel, et causé par l’homme. En réponse, plusieurs acteurs liés à l’industrie des énergies fossiles se mettent à orchestrer (comme l’ont fait avant eux les industriels du tabac) une campagne systématique pour semer le doute et retarder l’action politique. Finançant et promouvant des scientifiques climato-sceptiques, minoritaires mais influents (dont Frederick Seitz, ancien président de l'Académie nationale des sciences des États-Unis), l'Institut George C. Marshall produit des rapports biaisés, discrédite des chercheurs et exerce un lobbying intensif auprès des décideurs politiques. Malgré un consensus scientifique de plus en plus solide, les marchands de doute poussent aussi les médias à traiter le réchauffement climatique comme une simple controverse. C’est l’effet “false balance” : les scientifiques porteurs de faits établis et leurs contradicteurs se voient accorder un temps de parole, donc une légitimité équivalente, ce qui confère à des positions marginales une crédibilité excessive. Conséquences de tout cela, la prise de conscience collective est retardée, les négociations internationales freinées (sabotage entre autres du protocole de  Kyoto), et les impacts sur le vivant aggravés.

50 nuances de déni : les archétypes des climatosceptiques

Qui sont les climatosceptiques, que se racontent-ils ? En se basant sur une étude publiée par Parlons Climat en 2024, on peut dégager quatre principaux profils, du plus “mou” au plus “dur” (les climatosceptiques, c’est un peu comme des caramels) : 

30% Climato "mous"

Les sceptiques-convaincus :

croient à la parole scientifique et ne se reconnaissent pas dans l’étiquette climatosceptique. Peuvent soutenir des politiques environnementales, mais persistent à penser que le changement climatique n’est pas uniquement causé par l’homme. Attentistes, mais pouvant évoluer. Peuvent être vus triant leurs déchets ou participant à des nettoyages de plages.

Les climato-lésés :

peu informés, peu enclins à s’engager. Perçoivent les mesures de décarbonation avant tout comme des menaces sur leur mode de vie et leur sécurité financière. Sentiment d’injustice profond : on leur demande des efforts qu’ils n’ont pas les moyens de faire, pendant que d’autres, plus favorisés, n’en font aucun. Se sentent surtout impuissants et démunis.

24% Climato "durs"

Les smart-climato-complot :

la méfiance prime. L’écologie est un outil d’asservissement politique. S’informent uniquement sur des sites de « réinformation ». Admettent que le changement climatique existe, mais il est exagéré, instrumentalisé, voire provoqué par des élites via la géo-ingénierie. Fiers de faire partie de « ceux qui réfléchissent » (voir “dans la tête d’un complotiste”)

Les climato-opposants politiques :

très politisés, très à droite. Ne peuvent pas voir les écolos, ces gros donneurs de leçon, en peinture. Remettent en question les effets du changement climatique. Et puis si ça tourne vraiment mal, il y aura toujours le technosolutionnisme.

Dans la tête d’un complotiste

Vous n’avez peut-être pas très envie d’écrire un personnage de complotiste, mais sachez qu’ils sont de plus en plus nombreux.  Selon une étude réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès en 2023, quatre Français sur dix adhèrent à des énoncés climato-complotistes, et 42 % de la population accepterait l’idée que la crise climatique est un prétexte des gouvernements pour limiter les libertés individuelles. Le sociologue Michel Dubois évoque une « forme de désillusion collective, fruit de l’accumulation de crises sanitaires et environnementales successives et parfois de promesses non tenues ». 

Ressource :

Un article de Sebastian Dieguez, sur le pouvoir de séduction des théories du complot : https://www.afis.org/La-verite-est-ailleurs-le-complotisme-comme-fiction

Car voilà, à défaut de les aimer, on peut aider à les comprendre, ces complotistes. Selon Sebastian Dieguez, spécialiste des mécanismes cognitifs liés au complot, l'adhésion aux théories complotistes part du besoin qu'a l'humanité de se raconter des histoires, pour donner du sens à ce qu’elle vit : répondre aux peurs, aux mystères, aux souffrances propres à chaque époque. Il y a aussi la nécessité, tout aussi humaine, d’identifier un coupable tangible : le changement climatique peut être très ardu à comprendre, les conspirations le sont beaucoup moins. En cela, paradoxalement, elles sont rassurantes. Le politiste Julien Giry parle pour sa part de “politisation alternative”, de “ rancoeurs qui se déplacent, de l’espace laissé vacant par la gauche vers l’extrême droite”. 

Le complotiste est un peu comme le scénariste, au fond : il trouve refuge dans son imaginaire.  Mais si la matrice entre fiction et complot est commune, l’une se sait fictive et a une fin, tandis que l’autre se croit vraie et peut s’auto-alimenter à l’infini… IRL pour faire sortir de son délire un complotiste, il est recommandé de ne pas le contredire. Au contraire, mieux vaut le laisser épuiser son récit, jusqu’à en saisir les incohérences, et ensuite, pourquoi pas, lui offrir un autre imaginaire, répondant mieux à ses craintes. En tant que personnage, il peut donc suivre la même voie rédemptrice…

Ressource :

Les théories sur la manipulation des conditions météorologiques sont si nombreuses que l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) des États-Unis a une page dédiée à leur démystification : https://www.noaa.gov/news/fact-check-debunking-weather-modification-claims

Ressource :

Sur les nombreuses raisons poussant les gens à adhérer aux théories du complot, voici sur le sujet une vidéo informative et divertissante de la youtubeuse Contrapoints :https://www.youtube.com/watch?v=teqkK0RLNkI

Les complots du climat

Le « Great Reset » ou la “Grande Réinitialisation” : à la base une proposition du Forum économique mondial visant à repenser l’économie mondiale après le Covid, récupérée par des discours complotistes la présentant comme un projet secret d’instauration d’une gouvernance mondiale autoritaire, souvent liée à la restriction des libertés individuelles et à des manipulations climatiques.

Les « chemtrails » : théorie d’après laquelle les traînées blanches des avions seraient des substances chimiques délibérément pulvérisées pour contrôler le climat ou manipuler la population. Aucune preuve scientifique ne soutient cette idée.

Réduire la population via le climat : théorie selon laquelle la crise climatique serait un prétexte pour imposer des politiques eugénistes ou des catastrophes orchestrées, mêlant peurs sociales et méfiance envers les institutions.

HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program) : un véritable programme américain de recherche sur l’ionosphère, accusé à tort de provoquer des catastrophes naturelles ou de contrôler les esprits. Ces affirmations sont infondées et détournent son objectif réel, purement scientifique.

Et aussi : C’est un coup des Chinois selon Donald Trump dans un tweet de 2012: « le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois afin de rendre la fabrication américaine non compétitive ». Ou bien ce serait la faute “des lasers de l'espace" qui seraient responsables des incendies de forêt d’après Marjorie Taylor Greene figure MAGA. Une théorie s’appuyant sur une allégation antisémite vieille de plus de 200 ans, qui prétend que des groupes juifs utiliseraient des technologies secrètes pour provoquer des catastrophes. Le changement climatique serait enfin un simple canular, une invention de l’industrie nucléaire ou de l’énergie verte selon les variantes, pour promouvoir les intérêts de ces filières.

Le « Great Reset » ou la “Grande Réinitialisation” : à la base une proposition du Forum économique mondial visant à repenser l’économie mondiale après le Covid, récupérée par des discours complotistes la présentant comme un projet secret d’instauration d’une gouvernance mondiale autoritaire, souvent liée à la restriction des libertés individuelles et à des manipulations climatiques.

HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program) : un véritable programme américain de recherche sur l’ionosphère, accusé à tort de provoquer des catastrophes naturelles ou de contrôler les esprits. Ces affirmations sont infondées et détournent son objectif réel, purement scientifique.

Les « chemtrails » : théorie d’après laquelle les traînées blanches des avions seraient des substances chimiques délibérément pulvérisées pour contrôler le climat ou manipuler la population. Aucune preuve scientifique ne soutient cette idée.

Et aussi : C’est un coup des Chinois selon Donald Trump dans un tweet de 2012: « le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois afin de rendre la fabrication américaine non compétitive ». Ou bien ce serait la faute “des lasers de l'espace" qui seraient responsables des incendies de forêt d’après Marjorie Taylor Greene figure MAGA. Une théorie s’appuyant sur une allégation antisémite vieille de plus de 200 ans, qui prétend que des groupes juifs utiliseraient des technologies secrètes pour provoquer des catastrophes. Le changement climatique serait enfin un simple canular, une invention de l’industrie nucléaire ou de l’énergie verte selon les variantes, pour promouvoir les intérêts de ces filières.

Réduire la population via le climat : théorie selon laquelle la crise climatique serait un prétexte pour imposer des politiques eugénistes ou des catastrophes orchestrées, mêlant peurs sociales et méfiance envers les institutions.

Du mauvais côté de la force : le scientifique dénialiste

En voilà un bel antagoniste ! Si, heureusement, le/la chercheur.se sceptique est rare, il peut quand même avoir beaucoup d’influence (voir “Les marchands de doute”). Forcément, il publie peu dans les grandes revues, mais se fait entendre via des essais, des tribunes, des rapports de think-tanks ; ou sert de caution à des organisations conservatrices (comme le Heartland Institute aux Etats-Unis) qui relaient médiatiquement ses idées à des fins politiques.   

Une question qu’on s’est beaucoup posée pendant la rédaction de cette boîte : qu’est-ce qui peut pousser un homme/une femme de science à nier l’indéniable, quitte à promouvoir une inaction suicidaire ? Sans entrer dans de la pure conjecture, on peut imaginer un faisceau de raisons : l’argent, la notoriété, l’idéologie (Frederick Seitz, célèbre marchand de doute,  avait des positions profondément anti-régulatoires). Et  des motivations plus personnelles : besoin de revanche professionnelle, éco-anxiété confinant au déni, malhonnêteté inconsciente (“cognition protectrice de l’identité”), peur de l’obsolescence, attrait de la singularité…  

De manière générale, les chercheur.ses du déni ont des points communs : déjà, ils sont rarement des scientifiques du climat. En ce qui nous concerne, Frederick Seitz, cité plus haut, était physicien, ainsi que Richard Linzen, auteur de la théorie de l’effet Iris. Ensuite, leurs travaux s'organisent autour d'un nombre limité d'arguments, toujours à peu près les mêmes : 

La science consensuelle sous-estimerait la variabilité naturelle du climat : l'action du soleil ou des oscillations océaniques pourraient jouer un rôle plus important que l'activité humaine ;

Les modèles climatiques seraient trop incertains pour être fiables, le système climatique restant trop complexe à modéliser (nuages, aérosols, océans) ;

Le climat réagirait en réalité peu à l'augmentation du CO2, des mécanismes de rétroaction (comme l'effet écran des nuages) permettant de freiner le réchauffement ;

Les conséquences ne seraient pas si graves : l'humanité s'est toujours adaptée, et le CO2 présente même des effets positifs sur la végétation (le "verdissement de la terre") ;

L'alarmisme serait le vrai danger, poussant à des mesures coûteuses et inutiles, et certains chercheurs n'alerteraient que par appât du gain ou pour justifier leurs financements (y compris le Giec, dont les auteurs sont pourtant bénévoles).

Le/la chercheur.se climato-dénialiste, à défaut d’être très sympa, peut être un personnage assez fascinant. Croit-il réellement à ce qu’il défend ? Ou s’est-il tellement construit autour de son positionnement, qu’il ne peut plus en sortir sans s’effondrer ?

d. Sur le terrain : le poids de la géopolitique

Il est fréquent que les missions sur le terrain rassemblent des chercheurs issus de plusieurs institutions, et de plusieurs pays. Lorsque nous avons demandé si cela pouvait provoquer des clivages, voire des tensions héritées des conflits géopolitiques en cours, on nous a répondu que pas vraiment, qu’il régnait plutôt une entente éclairée, autour du même objectif, faire avancer la science. Bon, nous n’avons pas eu accès à un immense panel, et il n’est pas exclu que le choc des patriotismes vienne parfois mettre de l’eau dans le gaz. 

La géopolitique affecte aussi la recherche en rendant dangereux le travail des scientifiques dans certaines zones du monde, ou en leur en bloquant l’accès. C’est le cas de l’Arctique : avant février 2022, la coopération scientifique en Arctique fonctionnait selon un modèle de collaboration internationale, dont faisait partie la Russie. L’invasion de l’Ukraine a mis fin à cette collaboration : en France, le CNRS a suspendu peu après ses autorisations de mission sur le sol russe arctique, incluant la Sibérie septentrionale, pourtant plus grand territoire de pergélisol au monde. 

Autre exemple, le Sahel : bien que identifié par le GIEC comme l'un des hotspots climatiques mondiaux les plus vulnérables, il est devenu très difficile d’accès pour les chercheurs français depuis la dégradation de la situation sécuritaire au Burkina Faso, au Mali et au Niger, entre 2020 et 2022.  

Pour mener une campagne de terrain, un chercheur doit obtenir des autorisations auprès des Etats où se situent ses zones de recherche. Or certaines régions font l’objet de disputes de souveraineté entre plusieurs Etats, ce qui peut amener les autorités d’un pays à bloquer des expéditions scientifiques. Comme en 2025 en mer de Chine, où des gardes-côtes chinois ont repoussé à coups de canons à eau un navire de recherche phillipin. Le terrain scientifique peut ainsi devenir politique. 

A l’inverse de cela, il y a l’Antarctique : en 1959 est signé un traité réunissant douze nations (dont les États-Unis et l'URSS en pleine guerre froide), consacrant la liberté de recherche et le partage obligatoire des résultats entre signataires. Aujourd'hui encore, des chercheurs russes, américains, chinois, argentins et français travaillent côte à côte sur des stations antarctiques. La coopération scientifique y est protégée par un cadre juridique indépendant des relations diplomatiques.

e. La santé mentale

Vous avez bien en tête le cliché des scientifiques du climat éco-anxieux, précaires, déprimé.e.s par ses recherches quotidiennes sur le dérèglement climatique et le déni ambiant ? Vous avez raison ! 

“C’est pas fou en ce moment. Je suis effrayée, attristée, en colère. On est face à un mur. Et c’est encore plus dur parce qu’on sait ce qu’il faut faire. J’ai une impression de gâchis”

Quand on travaille sur le climat, forcément la vision de l’avenir est sombre et les sources d’espoir se raréfient. Le constat quotidien du dérèglement et le déni des responsables politiques et économiques peuvent impacter durement la santé mentale des chercheurs et des chercheuses. 

Un métier à risque

De façon générale, la population des chercheur.ses, tous domaines confondus, est particulièrement touchée par les problèmes de santé mentale. D’après une étude de 2017, que l’on nous a citée comme référence et qui se base sur un échantillon de près de 4000 doctorant.es, plus de la moitié de ces derniers présentaient une détresse psychologique, et auraient un risque entre 2 et 3 fois élevé de développer un trouble psychiatrique courant (dont la dépression) que le reste de la population générale très diplômée. Cette souffrance ne s’arrête pas avec le doctorat : d’après une autre étude, plus de  50% des chercheur.ses britanniques présentaient des signes de dépression, tous stades de carrière confondus.

La surcharge de travail est le facteur le plus constamment cité. S’y ajoutent le manque d’équilibre entre vie de famille et vie professionnelle, le stress provoqué par la difficulté et l’exigence du travail lui-même, la lourdeur des tâches administratives qui y sont liées, la précarité des postes. Les relations interprofessionnelles sont aussi déterminantes : rapports toxiques avec les directeur.ices de recherche ou de laboratoire, conflits avec d’autres chercheurs, sensation d’un manque de soutien de la part des institutions… La contraction des financements, qui rend très difficile l’obtention de crédits de recherche dans le public, ainsi que la culture de la compétition et la pression à publier sont aussi sources d’anxiété et de remise en question.

Les femmes, les jeunes, les personnes racisées, LGBTQ+ ou en situation de handicap sont les plus exposés : les femmes ont 34 % de risque en plus que les hommes de développer une détresse psychologique, et 32 % des scientifiques non-binaires déclarent avoir été victimes de comportements discriminatoires.

Travailler sur le climat : un facteur de risque supplémentaire

Angoisse et colère sont les deux mots qui reviennent le plus quand on questionne les scientifiques sur leurs émotions. Un chercheur raconte qu’il a plusieurs collègues désespéré.e.s qui ont décidé de tout plaquer, de mettre un terme à leur carrière. 

Devenir parent est un choix parfois difficile pour les scientifiques du climat. La perspective des bouleversements climatiques et leurs impacts sociaux, politiques, économiques, ne donnent pas forcément envie de “faire un enfant dans ce monde là”. Pour les scientifiques qui ont une vie de famille, c’est souvent une source de conflit. Quand on a travaillé toute la journée sur le continent plastique ou la pollution des sols et qu’on trouve son adolescent avec un coca et une paille affalé dans le canapé, ça dérègle forcément le climat familial. Certain.e.s essaient de séparer recherches scientifiques et vie privée, en se laissant un peu tranquilles en famille, en essayant de garder un sourire de façade le soir après le boulot. Mais parfois c’est trop compliqué : l’une des scientifiques rencontrée nous a rapporté un conflit pour l’organisation des vacances avec ses enfants qui voulaient prendre l’avion et elle non. Les enfants ont fini par gagner et la famille a pris l’avion mais notre scientifique a passé de mauvaises vacances. Pour la paix familiale, il faut savoir faire des compromis avec ses proches moins engagés. Tous et toutes en tout cas font les petits gestes du quotidien, sont cohérent.e.s dans leur vie privée avec leur vocation professionnelle.

Les vacances pourraient être un moment de coupure mais elles ne sont jamais un moment évident pour le moral des chercheuses et des chercheurs. En hiver ils et elles sont confronté.e.s à la fonte des glaciers, en été aux canicules, à la pollution des plages de leur enfance. Ces scientifiques peinent à faire le vide ou à penser à autre chose, quand le sujet anxiogène de leur travail est visible partout autour d’eux.

Être le ou la scientifique du climat de la famille, du groupe d’ami, c’est aussi avoir parfois le sentiment d’être le ou la relou de service, l’empêcheur ou l’empêcheuse de tourner en rond. Même si les scientifiques ne disent rien, ne font aucune remarque, leurs proches se sentent coupables devant eux, de boire une bouteille en plastique, de rouler au Diesel. Ça peut corser les Noël en famille. Heureusement qu’ils et elles sont très bien payé.e.s pour ce métier très difficile psychologiquement. FAUX. 

Pour ne rien arranger, certain.e.s scientifiques qui travaillent sur le climat ont reçu des menaces, des courriers adressés chez eux, voire même des balles d’arme à feu dans leur boîte aux lettres. Simplement pour avoir tenté d’alerter, de dire la vérité qui dérange sur le réchauffement.

Le refuge du collectif

Le collectif reste la source numéro un d’espoir, de joie, de bonheur, pour tous les scientifiques interrogé.e.s.

L’action collective est essentielle, elle permet de tenir, de ne pas rester seul.e” 

“À plusieurs personnes déprimées on retrouve le moral”

“Ce qui me fait du bien ? boire des verres avec des collègues le soir” 

"Personnellement, cette action collective m’a beaucoup reboosté, même si je ne sais pas quel a été l’impact médiatique réel. Mais humainement, c’était fort.”

À l’instar des victimes d’une même catastrophe qui ont besoin de se retrouver ensemble, qui ont du mal à se faire comprendre ou à partager leur douleur avec leurs proches, une scientifique nous a parlé du besoin de se retrouver avec ses collègues en dehors du travail. Ces collectifs de collègues, d’activistes, deviennent de véritables familles d’adoption.  Le groupe favorise aussi le passage à l’action, l’engagement, l’activisme, qui sont autant de remèdes à la mélancolie.

“Dans une situation d'effondrement, les gens qui s’en sortent, ce ne sont pas les survivalistes : ce sont les gens qui ont beaucoup d'amis.”

Devenir parent et plus globalement la famille, reste pour la plupart des scientifiques une source de joie. “Les enfants aident à relativiser”. Un chercheur nous parlait du bonheur de transmettre son engagement à ses fils, eux qui ont grandi au fil de ses affectations, entre les forêts vierges du Pérou et les côtes de Madagascar.

f. La science a un problème de genre

"Dans ces milieux-là [les réseaux d’ingénieurs], il m'est arrivé qu'on me prenne pour la nana de la comm'. En tant qu’universitaire et en tant que femme, ma parole n'a pas de poids."

Ressource :

Ministère de l'Enseignement supérieur, Vers l'égalité femmes-hommes ? Chiffres clés 2024 https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/vers-l-egalite-femmes-hommes-chiffres-cles-2024-95166

En France, les femmes représentent 30 % des chercheur.euses. Et la proportion chute à 23 % dans les entreprises privées. Sur 115 disciplines scientifiques, 85 sont majoritairement dominées par les hommes. En mathématiques et informatique, les femmes ne représentent que 22 % des chercheur.euses.

Le plafond de verre existe, et il est documenté : plus on monte dans la hiérarchie académique, moins il y a de femmes. En 2022, elles représentent 45 % des maîtres de conférences — mais seulement 29 % des professeurs d'université.

Ce n'est pas une question de compétence. Les filles ont le même niveau en mathématiques que les garçons en début de CP. Elles décrochent en cours d'année, sous l'effet des stéréotypes véhiculés par les enseignants, les manuels, les familles. Ce décrochage subi dès l’école primaire s'observe dans toutes les catégories sociales, tous les types d'écoles, toutes les configurations familiales !

Résultat, vingt ans plus tard : 42 % des lycéennes choisissent la spécialité mathématiques en terminale. Elles ne sont plus que 25 % à intégrer les formations d'ingénieurs et du numérique.

Et quand elles arrivent quand même dans les labos, elles sont moins citées, moins invitées dans les panels, moins financées.

Pour un scénariste, c'est un terrain fertile : le personnage de la chercheuse qui doit prouver deux fois plus, qui adapte sa posture selon son interlocuteur, qui doit se battre contre ça.

Chapitre 2

Se faire entendre : aller dans les médias

Les médias, arène de tous les dangers ! On le sait bien, s’il y a un endroit où les scientifiques de l’environnement sont soumis à une pression majeure, c’est face à un micro et une caméra.

© Scientist Rebellion - COP 30

  1. Le conflit central : vérité scientifique vs. codes médiatiques

Le scientifique environnemental est aujourd'hui une figure publique presque malgré lui. Il ou elle incarne une tension fondamentale : porteur d'un savoir rigoureux mais contraint de le défendre dans des arènes qui obéissent à d'autres règles que celles de la vérité. Et c’est bien le problème…

Car dans cette rencontre du troisième type entre le monde scientifique et le monde médiatique se révèle une contradiction profonde : la science du climat est globalement consensuelle dans l’arène scientifique (centres de recherche, conférences, revues, enseignement…), mais contestée dans (une partie de) l’espace médiatique. Ce grand écart est en soi un moteur dramatique.

En intervenant dans une émission, un reportage ou un documentaire, le scientifique pénètre un territoire dont il n’a pas tous les codes. Les armes ne sont plus celles de la méthode scientifique et du débat académique, mais la joute rhétorique, le storytelling, l’émotion, la simplification, les rapports de pouvoir et la politique.

L’arène est alors à prendre au sens propre : un lieu d‘affrontement. Le scientifique y est parfois écouté, respecté, mis en valeur, considéré dans sa position d’autorité “rationnelle”. Mais il y est parfois aussi mis en doute, accusé, voire dominé.

À savoir :

Le scientifique, une figure de confiance ?

Les Français font confiance à la science — en principe. Entre 84 et 89 % lui accordent une confiance de principe, un chiffre stable depuis les années 1970. Mais dès qu'on gratte, l'ambivalence apparaît : seulement 40 % font confiance aux chercheurs pour rester indépendants des entreprises privées. Et 51 % estiment que leur jugement personnel vaut autant que celui d'un scientifique spécialisé.

"Une vraie différence entre journalistes et scientifiques, c'est que personne ne fait confiance aux journalistes. C'est l'une des professions à laquelle les gens font le moins confiance, avec les politiques. Alors que les scientifiques, eux, ils sont tout en haut."

Sauf quand ils sont perçus comme engagés politiquement…

b. Cartographie des médias

Pour simplifier, distinguons deux grands modes d’intervention médiatique.

Le mode « cosy »

Situation. Ici, le scientifique est un expert qu’on a invité parce qu’il fait autorité. On se dit soucieux d’entendre ce qu’il a à dire. Bien évidemment, ce qu’il a à dire a plutôt intérêt à être le plus passionnant et concis possible, et le chercheur ferait bien d’enfiler sa plus belle cravate ou son chemisier le plus élégant, de bafouiller le moins possible et de ne pas rester paralysé en imaginant le million d’auditeurs à l’écoute (ou son beau-père, ce qui peut être aussi angoissant). Mais au moins, on n’attaquera pas par principe ce qu’il dit. Le cadre est plus ou moins propice à développer un discours cohérent, même si les punchlines sont toujours appréciées. Ces espaces reconnaissent la légitimité du chercheur, valorisent (a priori) la complexité et la nuance et ne cherchent pas a priori à le déstabiliser.

Le mode « warrior »

Situation. Ici, le risque de conflit est plus vif. L’autorité du scientifique peut être mise à mal dans ces arènes critiques ou déstabilisantes. Et le chercheur peut soudain passer de la position de grand sage à celle de punching ball. Ici, les médias obéissent à des logiques — commerciale, idéologique, rhétorique — qui entrent structurellement en tension avec la posture scientifique. La vérité scientifique (voir "la fabrique du doute") est elle-même remise en cause et le conflit, qu’il soit frontal ou pervers, est explicite.

« Quand je suis invité sur des plateaux télé, je réfléchis vachement avant de dire oui ou non, en fonction de qui est invité, du temps de parole que je vais avoir... J'ai dit oui à BFM TV une fois. Je ne le ferai plus jamais, alors que peut-être qu'en fait, ça serait l'occasion de s'adresser à un public plus large. Mais je me dis : « Je n'ai pas cette capacité, je ne suis pas assez bon pour faire ça ». »

À savoir :

 La mésinformation climatique

Un rapport de QuotaClimat en mai 2026 a permis d’analyser 44 médias de 4 pays (France, Pologne, Espagne, Brésil). L’étude a détecté 815 cas de mésinformation climatique (dont 665 en France !). 85% proviennent de chaînes privées et 50% des narratifs concernent les énergies renouvelables. 14 médias (dont 5 français) diffusent plus d’un cas de désinformation toutes les deux heures de temps d’antenne consacrées aux enjeux environnementaux.

c. Personnages dans l’arène médiatique

Les protagonistes

Le super-héros : scientifique « star », pointure dans son domaine, il est rompu aux codes des médias et prend le micro avec détermination et éloquence. 

Le discret : scientifique consultant, invité ponctuellement à donner son avis sur son propre champ de compétence, il vient, il repart, et qu’il le veuille ou non, on s’en souviendra comme de « l’expert intéressant, dans cette émission, là, tu te rappelles ? ».

Le gaffeur : un peu trop timide, maladroit dans son expression ou mal préparé, il a été invité une fois mais sa prestation n’a pas convaincu et il risque de ne pas rester sur les liste des programmateurs pour les prochaines émissions.

L’assiégé : issu des catégories précédentes, il est harcelé, attaqué, menacé plus ou moins agressivement. Il doit adopter une stratégie, soit en se cachant pour éviter à l’avenir toute présence médiatique, soit en ripostant (de préférence avec le soutien de sa hiérarchie, de ses pairs et/ou de sa communauté sur les réseaux).

« Être exposé médiatiquement est difficile. Cela peut générer de la désinformation, du harcèlement, et des attaques personnelles. Cela a été mon expérience, avec des menaces ou dénigrements liés à mon travail et à celui de collègues. » 

Les alliés des scientifiques

Les généralistes : chargés d’animer une émission, de présenter un journal, ou de réaliser un documentaire scientifique, ils posent des questions « neutres » (parfois trop larges, parfois sans intérêt) à leur invité scientifique, mais sans agressivité a priori.

Les spécialistes : journalistes scientifiques, ils connaissent le sujet, ont souvent une formation scientifique (voir "il n'y a pas que des scientifiques") eux-mêmes, ont conscience de la méthode scientifique (voir "la méthode scientifique") et acceptent la complexité de la recherche et du discours scientifique. Respectueux, ils traduisent au mieux les résultats de la recherche. Les scientifiques portent sur eux un regard double : presque comme des collègues, mais en conservant une position légèrement surplombante, parce qu’il faut quand même montrer qui c’est Raoul.

Les babysitters : journalistes passionnés par le sujet, ils valorisent la parole scientifique et mettent les chercheurs dans les meilleures conditions pour s’exprimer, quitte à les « coacher » voire les secouer un peu, si le niveau de jargon ou de complexité dépasse le seuil acceptable pour le public.

Les faux alliés

Les forceurs : les journalistes qui simplifient à outrance, ou posent une question trop vaste / hors du champ de compétence, qui forcent un débat qui n’a pas lieu d’être ou dans lequel le scientifique n’a pas sa place.

Les équilibristes : les représentants des médias qui “équilibrent” deux camps faussement équivalents, l’un scientifique, l’autre “alternatif” (vous avez dit climato-sceptique ?).

Les amis encombrants : certains militants (voir la fiche personnage “la militante” et la partie "scientifique et militantisme") qui, pour faire passer un message radical, déforment ou exagèrent les conclusions des études ou les faits scientifiques (rendant ainsi la science plus “écolo” qu’elle n’est en réalité).

Les récupérateurs : les politiques et les représentants de grandes entreprises, qui n’ont souvent pas intérêt à attaquer frontalement les scientifiques (pour des raisons électorales ou de marketing), mais qui ont leur intérêt propre et peuvent distiller des messages dans un débat en caricaturant ou en détournant les arguments scientifiques à leur profit. (voir la partie "Institutions")

Le(s) public(s) : participants à une conférence, followers, spectateurs, sympathisants rencontrés dans l’espace public, ils sont a priori respectueux de la parole scientifique, mais peuvent aussi prendre le scientifique à contrepied par une question déstabilisante ou une réaction désarmante.

« Aujourd’hui, le déni scientifique direct est moins fréquent, mais les faits scientifiques sont manipulés ou utilisés pour servir d’autres agendas. » 

Les antagonistes

Les adversaires de principe : représentants des médias critiques voire offensifs, ou décideurs politiques et économiques des secteurs les plus critiques de la transition écologique, ils s’opposent explicitement à la parole scientifique, ou s’appuient sur des points de vue (ultra) minoritaires pour contredire le consensus scientifique sans maîtriser ni les données de la recherche, ni la méthode scientifique (voir "la méthode scientifique" et “les perversions de la méthode scientifique")

Les contre-experts : lobbyistes industriels, agricoles ou pétroliers opposés à la transition écologique, ils endossent le costume d’expert pour s’opposer frontalement aux scientifiques, quitte à exploiter voire manipuler des études et des chiffres pour en donner un label scientifique, à « égalité » trompeuse avec le vrai consensus. (voir “les perversions de la méthode scientifique")

Les trolls : sur les réseaux, masse mouvante, spontanée ou organisée par des intérêts anti-science (comme cela a été démontré ces dernières décennies), la foule des réseaux sociaux agit en mode guérilla, contestant agressivement et harcelant des scientifiques souvent désemparés voire paniqués. Pour se défendre, chacun choisit sa stratégie : quitter les réseaux, répondre point par point au risque de l’épuisement, ou lancer des procédures judiciaires contre les harceleurs et les diffamateurs.

Les climatosceptiques : revêtant le costume de scientifique eux-mêmes, et à ce titre « double maléfique » de nos chercheurs défendant le consensus scientifique sur la crise climatique, ils se présentent en figure de contestation « d’égal à égal », arguant de leur statut de chercheurs eux-même (bien que très souvent dans un domaine sans lien avec les sciences de l’environnement). Dans ce dialogue de sourd, les débats dans les médias risquent toujours l’impasse. (voir "les perversions de la méthode scientifique")

« Quand on fait parler sur CNews un mathématicien qui traite de questions de banquise, c’est un problème. Ce n'est pas lui qui peut expliquer comment on change la société d'un point de vue scientifique. Il peut avoir un avis citoyen, bien sûr. Mais c'est juste que sa capacité d'analyse de la transformation de la société est la même que la mienne, d'un point de vue scientifique : zéro. »

d. Le parcours

La présence des scientifiques dans les médias est un parcours semé d'embûches. Invité dans une émission ou un reportage, notre chercheur va devoir surmonter nombre d'obstacles et trancher deux questions fondamentales. Faut-il accepter le combat ou le refuser ? Et comment rester crédible dans la tempête ?

Dans les coulisses

Notre scientifique frétille : quelle chance de partager son savoir avec la société civile ! Il le sait : dans les sondages, les scientifiques font partie des professions auxquelles le public fait le plus confiance. Et puis l'opinion est globalement d'accord sur la réalité de la crise climatique. Tout devrait bien se passer…

Sauf que, doté d’un caractère souvent introverti, notre scientifique s'inquiète. Son job, c'est de faire de la recherche, pas de faire le show. Sa méthode, c'est de bosser comme un acharné, pas d'être prévenu deux jours à l’avance et improviser une intervention. Et puis avouons-le, s'exposer dans les médias, c'est risquer d'être critiqué, contesté, ridiculisé — voire de tenir des propos en désaccord avec son institution de référence et se faire taper sur les doigts. Sans oublier le risque de l'« engagement » : plus un scientifique est perçu comme engagé, plus il est attaqué et accusé de ne pas être crédible. (voir “scientifique et militantisme")

Tout ce qu'il dit est alors estampillé « opinion subjective ». En clair : attention, champ de mines !

« La communication médiatique est risquée. Des collègues climatologues ont été violemment attaqués dans certains médias parce qu’ils avaient participé à des manifestations. Leur parole scientifique a été disqualifiée au nom de leur engagement. » 

« Il y a une confusion permanente entre engagement et opinion. Le sous-entendu est souvent le suivant : s’engager, ce serait défendre une opinion personnelle. Donc, si un scientifique s’engage, alors ses résultats deviennent une opinion parmi d’autres. Or s’engager pour faire entendre un fait scientifique établi, ce n’est pas la même chose que défendre une opinion. Ce n’est pas un engagement idéologique, c’est un engagement pour la réalité. » 

À savoir :

Le syndrome de Cassandre

Appliqué aux scientifiques du climat et de l'environnement, il désigne une double souffrance : d'une part la frustration épistémique (disposer de preuves solides que personne ne prend au sérieux), d'autre part l'impuissance politique (voir l'inaction persister malgré des alertes répétées et documentées). Exemple célèbre : James Hansen, qui alertait le Congrès américain dès 1988.

Bon, allez, c'est décidé : il accepte l'invitation. Il vérifie le sujet, visionne des replays de l'émission, tente en vain d'obtenir les questions à l'avance, et se tape quelques nuits blanches pour se préparer. Il se dit qu'il aurait peut-être dû suivre une formation en media training…

À savoir :

La théorie des valeurs universelles de Schwartz

Shalom Schwartz postule qu'il existe un ensemble de dix valeurs fondamentales communes à toutes les cultures humaines : pouvoir, réussite, hédonisme, stimulation, autonomie, universalisme, bienveillance, tradition, conformité, sécurité. Ces valeurs s'organisent selon deux axes antagonistes : ouverture au changement vs. conservation, et dépassement de soi vs. affirmation de soi. Toute décision humaine implique de privilégier certaines valeurs au détriment d'autres. Appliquée aux enjeux environnementaux, cette théorie permet de comprendre pourquoi le message climatique passe mieux auprès de certains profils (orientés universalisme / bienveillance) que d'autres (orientés pouvoir / réussite / sécurité) et pourquoi les mêmes faits scientifiques produisent des réactions parfois radicalement différentes selon les individus.

Sous les projecteurs

Voilà notre scientifique sur le plateau. L'animateur observe d'un œil torve la pile de fiches posée devant lui (il a évidemment fait ses devoirs) et lui demande de les laisser tomber : dans cette émission, deux idées simples suffiront. Comment ça, « deux idées simples » ?! Trop tard — l’émission commence…

« Mais j’ai besoin de mes chiffres !!! » Un scientifique angoissé, trois secondes avant une prise d’antenne.

Premier obstacle : le jargon. Trop pointu, trop technique, notre chercheur observe le regard vide du public. Mission : se faire comprendre sans trahir la complexité des faits scientifiques. Pas facile. On lui demande un « exemple » pour illustrer son propos — il donne un chiffre. Un ange passe : un chiffre n'est pas un exemple. Un exemple, c'est une histoire, une situation concrète, de l'incarné. Dire « la planète va se réchauffer de 2 degrés », c'est une abstraction. Dire que la planète va devenir invivable, c'est déjà plus tangible.

Deuxième obstacle : on lui demande son « avis général ». Problème : son domaine, c'est l'évolution des mollusques dans les fjords finlandais, pas l'avenir des océans « en général ». Pire : on lui demande de dire « je », de parler de son quotidien, d'incarner son propos. Le chercheur déglutit : son job, c'est d'accumuler des faits, pas de raconter sa journée. Et pourtant, l'expérience personnelle est un levier bien plus efficace que les données brutes pour que le public écoute… et évite de zapper.

Pendant l’émission, notre scientifique constate aussi sa position selon son genre : s'il est un homme, on l'interrompt moins et on lui pardonne plus facilement de déborder de son domaine. Si elle est une femme, ses propos sont plus souvent contestés et elle s'impose elle-même une prudence accrue — au risque de paraître moins assurée. Elle s’empresse par exemple d’avouer son incompétence sur certains sujets et de renvoyer aux travaux de ses collègues plus qualifiés qu’elle. De même, une hiérarchie implicite des disciplines pèse sur les échanges : les sciences dures “classiques” sont moins contestées que les sciences de l'environnement, elles-mêmes moins contestées que les sciences humaines. Autant dire qu’un climatologue sera souvent contesté, et qu’un sociologue a une cible sur le front.

Tout au long de l’émission, notre chercheur est confronté à la tyrannie de l’émotion : il faut incarner son propos (quitte à le radicaliser ou le simplifier à outrance), jouer le jeu de l’affrontement pour la forme (et l’audience), et tenter tant bien que mal de faire entendre la « vérité » scientifique, qui n’intéresse pas tout le monde. Car ce qui impacte le plus le public est parfois ce qui semble « juste » politiquement ou socialement, et pas ce qui semble « vrai ». Nuance de taille, qui peut déconcerter notre expert.

« Il faut trouver un équilibre délicat entre objectivité scientifique et expression des émotions. L’émotion est puissante pour faire passer des messages, mais elle peut aussi être retournée contre nous pour décrédibiliser notre travail. » 

À savoir :

La loi de Brandolini

La loi dite de Brandolini ou “principe d’asymétrie des baratins” postule que « la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises est supérieure d'un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ». À temps égal, un mensonge aura toujours plus d’impact dans les médias et la société, et le débunker prendra un temps exponentiellement plus long.

C’est déjà la conclusion de l’émission. Arrive la question fatidique : on attend de notre chercheur des « solutions », voire de « l’espoir ». Tout ce qu'il sait, c'est que l'état de ses mollusques dans les fjords n'est pas terrible-terrible. La science se focalise sur les faits, les constats, pas sur les promesses. Déception générale dans l’assistance. Face aux questions transversales, de l’impact des technologies aux choix politiques en passant par les évolutions sociétales, les scientifiques doivent choisir : faut-il répondre ? Certains refusent de s’écarter de leur domaine de compétence (au risque de ne plus être invité aux émissions), d’autres acceptent de donner leur point de vue, au risque d’être accusés de déborder de leur expertise… voire de dire de grosses bêtises.

À savoir :

La « maladie du Nobel » (ou « nobélite »)

Phénomène par lequel certains lauréats du prix Nobel, auréolés d'une autorité scientifique immense dans leur domaine, se mettent à défendre publiquement des thèses infondées ou très hétérodoxes dans des domaines où ils ne sont pas compétents, avec la conviction d'avoir raison au-delà de leur champ d'expertise. Exemples : Linus Pauling (double prix Nobel, défenseur controversé de la mégadose de vitamine C) et Kary Mullis (prix Nobel de chimie, climatosceptique déclaré).

« C’est un dilemme pour les scientifiques : faut-il uniquement dénoncer, montrer les problèmes, annoncer les catastrophes ? Ou faut-il aussi ouvrir des portes, proposer des scénarios un peu meilleurs, sans tomber dans le déni ni dans le greenwashing ? Pour moi, il faut faire les deux. Montrer clairement les problèmes, sans édulcorer, mais aussi donner à voir des trajectoires possibles. Pas des solutions miracles, mais des scénarios, en expliquant bien qu’aucun n’est parfait. » 

« La parole scientifique dans la société ne doit pas être incarnée par des énergumènes qui disent des choses comme des prophètes. »

Rideau

De retour chez lui, notre scientifique a une urgence : vérifier qu'il n'a pas dit de bêtises ou qu’il n’a pas marché sur les plate-bandes d’un autre chercheur. Le regard des pairs est un enjeu majeur et la réputation professionnelle peut avoir des répercussions concrètes sur les projets, les collaborations, la carrière.

Mais les répercussions débordent aussi du milieu scientifique. Dans le pire des cas, il faut affronter le backlash : réactions agressives sur les réseaux, commentaires hostiles dans les médias, pression des décideurs politiques ou économiques. Le coût personnel peut être très élevé : harcèlement, isolement, burn-out, menaces. La violence des attaques est souvent vécue comme un choc psychologique profond — d'autant que les scientifiques sont particulièrement déstabilisés par la remise en cause des fondements mêmes de la parole scientifique, la fameuse « post-vérité ».

« En France, des scientifiques travaillant sur les questions environnementales sont aujourd’hui menacés. C’est une réalité. Lors d’une conférence intitulée “Les sciences dans la tourmente”, ces sujets ont été largement discutés. C’était très éprouvant, mais cela a aussi permis de partager nos angoisses. »

Face à ce front, certains décident volontairement de ne plus prendre la parole, ou de la prendre autrement : militantisme, collaborations artistiques, engagement associatif. D'autres cherchent des alliés auprès de leurs pairs, de leurs institutions, ou dans la société civile, pour faire des médias l'arène d'un combat collectif plutôt qu'un ring solitaire.

La vulgarisation

Outre l’exposition médiatique, de nombreux scientifiques sortent de leur laboratoire pour partager leurs connaissances au plus grand public par un travail de vulgarisation. De leur propre aveu, ils y prennent même un grand plaisir et y trouvent une belle motivation : parler aux plus « ingénus » donne sens à leur vocation. Cette vulgarisation prend des formes très diverses.


  • Dans l’édition, les ouvrages de vulgarisation scientifique à destination du grand public sont un genre en pleine expansion, depuis Une brève histoire du temps de Stephen Hawking dans les années 80 jusqu’à Moi, le blob d’Audrey Dussutour sur un ton léger et humoristique.


  • Les nombreux livres scientifiques pour enfants sont une autre manière de traduire le discours scientifique comme par exemple les livres d’Ilaria Capua, de Jane Goodall, d’Hubert Reeves ou encore les collections « Les Petits Platons » ou « Science en poche ».


  • Les formats numériques et participatifs sont l’occasion de s’adresser à un public hors du champ de la recherche : chaînes Youtube (Science Étonnante de David Louapre, Le Réveilleur de Rodolphe Meyer), podcasts (Présages, Chaleur Humaine) ou encore BD de vulgarisation (Le monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Saison brune de Philippe Squarzoni)

  • Les expositions et musées « ludiques » type Cité de la Villette à Paris,

  • Ou encore les collaborations artistiques dans le cadre de spectacles (Après la pluie le beau temps avec la caution de Jean Jouzel, programme Binôme de l’IRD par exemple) et d'œuvres plastiques (Olafur Eliasson, Ivan van Coller…). Ces formes hybrides permettent non seulement de s’adresser à un large public, mais aussi de repenser le discours et la méthode des chercheurs.

Chapitre 3

Insuffler du changement

Saison des pluies dans les Tropiques (1866) par Frederic Edwin Church

  1. Scientifiques et Institutions : Peser sur les décisions politiques 

Parler sans être entendu. Participer en ayant le sentiment de ne pas peser. C'est le quotidien de beaucoup de chercheurs qui travaillent à l'interface entre science et décision publique. Le problème n'est pas que les données manquent. C'est que produire un fait scientifique ne suffit pas à ce qu'il soit entendu, compris, ou suivi d'effets. Entre le laboratoire et la loi, il y a un parcours du combattant institutionnel, politique, humain. C'est ce qui nous intéresse ici.

1. La science comme boussole du politique

Parler sans être entendu. Participer en ayant le sentiment de ne pas peser. C'est le quotidien de beaucoup de chercheurs qui travaillent à l'interface entre science et décision publique. Le problème n'est pas que les données manquent. C'est que produire un fait scientifique ne suffit pas à ce qu'il soit entendu, compris, ou suivi d'effets. Entre le laboratoire et la loi, il y a un parcours du combattant institutionnel, politique, humain. C'est ce qui nous intéresse ici.

  1. À l'échelle locale

Les scientifiques sont souvent invités pour informer les politiques, les aiguiller, leur permettre de prendre des décisions et de conduire une politique publique éclairée. A ce titre, la relation d’un.e scientifique, qui défend des faits, avec un.e politique, qui défend au mieux des valeurs, au pire des intérêts particuliers, peut être le moteur de savoureux conflits ! Certain.e.s politiques sont très demandeurs d’un éclairage scientifique, d’autres se renseignent pour la forme, pour la comm, et d’autres peuvent avoir du mal à comprendre les enjeux si le/la scientifique en question manque de pédagogie !

Un chercheur en épidémiologie peut être contacté par une mairie pour travailler sur la qualité de l'air ou l'urbanisme. C'est concret, c'est local, et c'est là que la science a parfois le plus d'impact direct : des décisions de proximité, sur les pistes cyclables, les îlots de chaleur, les zones industrielles.

Cette forme de conseil reste souvent informelle, non institutionnalisée, et dépend entièrement de la bonne volonté des élus locaux et de l'initiative personnelle du chercheur.

b. À l’échelle Nationale : l’exemple du Haut conseil pour le Climat

Concrètement, le HCC publie un rapport annuel sur l'évolution des émissions françaises et la cohérence des politiques mises en œuvre. Il peut aussi être saisi par le gouvernement, l'Assemblée nationale ou le Sénat, ou se saisir lui-même d'un sujet.

Mais tout est dans un mot : consultatif. Le HCC dit, recommande, alerte, mais le gouvernement n'est pas tenu de suivre. Et c'est précisément là que ça se complique. Le Conseil peut produire un rapport qui conclut que la France est hors trajectoire (c'est d'ailleurs ce qu'il a fait en 2025, en pointant un ralentissement du rythme de décarbonation). Il peut écrire au Premier ministre. Il ne peut pas obliger.

À savoir :

Créé en 2018, le HCC est une instance consultative indépendante placée auprès du Premier ministre. Treize experts (scientifiques, économistes, spécialistes de la transition) nommés pour cinq ans. Leur mission : évaluer les politiques publiques françaises au regard des engagements climatiques de la France, notamment l'Accord de Paris et l'objectif de neutralité carbone en 2050.

Pour l’une des scientifiques que nous avons rencontrés, qui siège au HCC tout en menant ses recherches et en enseignant, cette position génère une tension permanente : on est à la table, on a l'oreille des décideurs, mais la décision leur appartient toujours. L'avis consultatif, c'est la forme institutionnelle du

« conseil qu'on peut ignorer ».

Par ailleurs, il faut du TEMPS pour se former sur la complexité des enjeux liés à l’environnement et au réchauffement climatique, en particulier pour les décideurs politiques dont le quotidien consiste souvent à faire des arbitrages permanents et rapides. 1h ou une après-midi de formation avec des ingénieurs ou des scientifiques ne permet pas d’appréhender la complexité du sujet.

c. À l’échelle internationale : Le GIEC

C'est quoi exactement ?

Le GIEC, déjà, c’est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. Il est souvent présenté comme la référence scientifique mondiale sur le climat. Mais il faut comprendre ce qu'il est, et surtout ce qu'il n'est pas.

Le GIEC ne fait pas de recherche. Il ne produit pas de données. Il synthétise et évalue la littérature scientifique mondiale existante. C'est une machine à consensus, organisée en trois groupes de travail :

-   Les bases physiques du changement climatique ;

-   Les impacts, la vulnérabilité et l'adaptation ;

-   Les options d'atténuation.

Les scientifiques qui y contribuent le font bénévolement (même s’ils restent payés par leurs institutions d'origine).

Les rapports sont élaborés sur des cycles de cinq à sept ans. Plusieurs milliers de scientifiques de 195 pays contribuent à la rédaction, relisent, commentent, corrigent. Le résumé à l'intention des décideurs (une quinzaine de pages) est lui validé mot par mot en séance plénière par les représentants des États membres. C'est là que ça devient politique.

Le GIEC ne formule pas de recommandations politiques. C'est un choix stratégique assumé, qui s’explique bien : le jour où il le ferait, il perdrait la neutralité qui fonde sa légitimité. Donc il décrit, quantifie, projette. Il ne dit pas quoi faire.

Vu de l'intérieur

Les témoignages de scientifiques ayant participé au Giec sont précieux pour comprendre ce que c'est vraiment de travailler à cette échelle.

Le collectif

Chaque scientifique maîtrise un fragment du sujet (la modélisation économique, la physique du climat, les impacts régionaux...) et pourtant, on signe collectivement quelque chose qui synthétise tout. C’est un rôle moral qui dépasse l'expertise : on est amené à valider des parties du rapport qui ne sont pas directement dans son domaine.

Dans la ligne de mire

Contribuer au GIEC, c'est s'exposer. Les attaques qui suivent la participation à ces rapports est réelle : harcèlement, désinformation, menaces. 

Le marteau et l’enclume

Le GIEC est attaqué simultanément par les climatosceptiques (qui l'accusent d'être idéologique) et par des mouvements militants (qui trouvent ses rapports trop timides). Cela témoigne de la difficulté de faire exister un consensus scientifique dans l'espace public.

2. Les échecs de la science à se faire entendre 

  1. L'instrumentalisation

Il arrive que les scientifiques soient invités à des tables rondes, auditionnés en commission parlementaire, sans que leurs conclusions ne changent en rien la décision, qui a déjà été prise. Pire : leur présence légitime après coup des orientations qui n'ont pas été construites avec eux. 

Certains témoignages que nous avons recueillis confirment ce fait. Des rapports scientifiques produits avec rigueur servent ensuite d'habillage à des arbitrages essentiellement politiques ou économiques. La science est là. Elle est réelle. Mais elle est mobilisée de manière sélective.

b. Le scientifique comme caution

C'est la variante la plus subtile, et peut-être la plus répandue : on ne falsifie pas les données, “on choisit lesquelles mettre en avant”. On ne contredit pas les scientifiques, “on les invite seulement sur les questions où leur réponse arrange”

Une chercheuse qui travaille dans une agence politique estime que sur certains sujets, "on ne sait pas vraiment” quelles seront les conséquences politiques de nos recherches. Pourtant, elle sait pertinemment que la réponse donnée va alimenter des arbitrages politiques concrets, avec des impacts directs sur la transition écologique et les emplois. La nuance scientifique devient une arme dans un débat où elle n'a aucun contrôle sur son usage.


C'est peut-être là, la tension la plus profonde que vivent les scientifiques impliqués dans les institutions : ils produisent du savoir rigoureux, dans des conditions contrôlées, avec des protocoles transparents. Et ce savoir entre ensuite dans des arènes où les règles sont entièrement différentes.

b. Scientifique et militantisme 

A force d’être confrontés à l'ampleur de la crise climatique et de la perte de la biodiversité,  de constater que les politiques publiques ne vont pas assez vites, et que les citoyens ne prennent pas la mesure de la situation, certain.e.s scientifiques font le choix de l’engagement.

A force d’être confrontés à l'ampleur de la crise climatique et de la perte de la biodiversité,  de constater que les politiques publiques ne vont pas assez vites, et que les citoyens ne prennent pas la mesure de la situation, certain.e.s scientifiques font le choix de l’engagement.

L'engagement au quotidien des scientifiques

Sans aller jusqu’au militantisme en sortant des sentiers battus, les scientifiques rencontrés s’engagent “simplement” par la pratique de leur métier, aussi bien en défendant un fait scientifique établi qu’en orientant leur recherche dans une direction plutôt qu’une autre. Qui sont ces “inside women and men” ?

Ces scientifiques s’engagent car iels considèrent la science comme un acte politique, porteur.se.s d’une responsabilité et d’un devoir moral et éthique. Leur moteur ? Le désir d’agir.

Cela peut prendre plusieurs formes : l’enseignement (création de nouveaux modules liés à l’environnement), l’intervention publique (ou la non intervention si la conférence est financée par des entreprises telles que Total, qui stipule dans leurs clauses de participation qu’il est impossible de critiquer directement les financeurs), le conseil aux décideur.se.s politiques (pour éclairer les décisions, parfois par le biais de synthèses et rapports tel.les que le GIEC ou l’IPBES), la médiation scientifique (écoles, art, réseaux sociaux…), la décarbonation de la recherche (le bilan carbone de la science peut être important), l’engagement d’institutions (par le biais de comités scientifiques ou éthiques par exemple)…

Par ailleurs, certain.e.s scientifiques sont dans une démarche de repenser leur manière même de faire science, dans une auto-réflexivité de leurs pratiques et positionnements, pour une recherche transgressive.

Le conflit central

La science du climat est perçue comme connotée politiquement, qu'on le veuille ou non. Pour un personnage scientifique, chaque prise de parole publique sera lue comme du militantisme, même quand elle ne fait que relayer des faits. Mais alors, comment rester crédible ?

En principe, les scientifiques ne sont pas appelés à se prononcer pour une option politique / une loi / une mesure. Ce n'est habituellement pas le champ réservé des chercheurs, qui sont censés se confiner à leur champ très précis d'expertise. Pourtant, ces dernières années ils sont nombreux à prendre la parole (contre la loi Duplomb, pour la régulation des PFAS, mais aussi la taxe Zucman ou la taxation des superprofits) 

La distinction clé à garder en tête

S'engager (faire entendre un fait) ≠ militer (défendre une opinion). Enfin ça, c’est la théorie. Justement, tout l’enjeu réside dans le fait que la distinction n'est pas claire. Et c'est ça qui est intéressant. Les scientifiques la négocient en permanence.

Quand est-ce que le scientifique “ne fait que son devoir”, c’est-à-dire utilise la science pour mettre en avant des faits ; à partir de quelle limite est-ce qu’il outrepasse son rôle, par exemple en formulant des recommandations de politiques publiques ? Quel doit être le rôle d’un scientifique qui est témoin de la crise climatique et de la biodiversité, et qui possède une expertise poussée sur le sujet — sinon de s'engager résolument pour porter les enjeux qu'il a identifiés ? En fait la question est "comment ne pas" s’engager ? 

Des archétypes de personnages

Ici vous pourrez explorer la pratique de ces “inside women and men” qui s’engagent en restant dans leurs missions, de l’enseignement au conseil en passant par l’intervention publique.

Le·la "discret.e" 

Fait ce qu'on attend de lui·elle, s'investit dans sa carrière, mais peut "sortir de sa case" quand la prise de conscience arrive (ça prend du temps)

Celui·celle qui veut mais ne peut pas 

Un·e doctorant·e qui a quelque chose à perdre : poste, financement, réputation

Le·la militant·e 

Franchit le pas, par conviction, par parentalité, par désespoir ou par cohérence personnelle. Risques : burn-out, crédibilité, répression

Le·la désillusionné·e 

Revient de l'activisme, s'isole, change de vie

Le·la lanceur·se d'alerte 

Plus audible car ancré·e dans un fait précis, pas dans des valeurs globales

L’insider 

Ingénieur ou chercheur qui a choisi de rester dans les milieux qu'il voudrait transformer : industrie, grandes écoles, associations professionnelles conservatrices. Milite de l'intérieur, avec les codes de ces milieux

Celui·celle qui va vers l'art 

Cherche une "science poétique et subversive" pour imaginer un monde désirable plutôt que documenter un monde qui s'effondre

Les arènes du conflit

Le lieu de travail (ne pas engager la parole de son employeur), les médias, les conférences (dont certain·e·s refusent si elles sont financées par des industries fossiles), les actions de désobéissance civile (arrestations, étiquette "éco-terroriste"), les couloirs du pouvoir politique.

Ce qui crée le drame au quotidien

Le ou la scientifique fait des choix qui sont politiques : son domaine, sa méthode, ses collaborations, sa manière d'enseigner, son bilan carbone. La science n'est pas neutre - et certain·e·s le découvrent après 20 ans de carrière, avec toute la violence que ça implique.

"Être objectif, ça ne veut pas dire se taire. Au contraire, nous avons une responsabilité, puisque nous connaissons l'urgence."

 “Le rôle du scientifique est aussi moral. Il faut parfois être le porte-parole de cette vision globale, même si ce n’est pas notre expertise première. Participer au rapport du GIEC m’a donné une perspective très large, mais aussi un vertige : chaque scientifique maîtrise un petit aspect, et pourtant on doit considérer l’ensemble.”

À savoir :

Les enseignant.e.s-chercheur.se.s n’ont pas un devoir de réserve strict mais une liberté d’expression encadrée.

Histoire vraie :

Des “stars engagés” qui permettent d’attirer l’attention sur les débats (par exemple, Leonardo DiCaprio, “a concerned citizen”).

À savoir :

Paradoxalement, certain.e.s scientifiques ont un vrai dilemme et se questionnent parfois sur le fait de partager largement une bonne nouvelle ! Car elle risque d’engendrer une baisse d’engagement politique voire même justifier l’inaction politique, quand elle est encore nécessaire malgré tout.

Focus sur : Scientifiques en Rébellion

Scientifique en Rébellion est un collectif international de scientifiques qui dénonce l’inaction climatique et les injustices environnementales. 

Leurs méthodes ? Des actions de désobéissance et des performances artistiques créées par des scientifiques engagés, qui souhaitent rendre visible leurs recherches et alerter la population mondiale sur l’évolution climatique et la perte de biodiversité.

“Au moment de la dernière COP, on a monté une action au Trocadéro. L’Orchestre du Nouveau Monde a joué en boucle Dies Irae de Verdi, l’hymne de la colère et du jugement, pendant 6h d'affilée, pour accompagner la lecture du dernier rapport du GIEC. C’était très visuel, avec la tour Eiffel en arrière-plan. Et personnellement, ça m’a beaucoup reboosté. Humainement, c’était fort.”

Arènes :

Banques, lieux politiques, laboratoires de recherche, sièges de grandes entreprises/assurances qui financent les chaires de recherche…

© Scientist Rebellion

Enjeux :
  • risques juridiques (arrestations, peine de prison)

  • risques physiques (répression policière des “éco-terroristes”)

“Mes premières gardes à vue ont été très marquantes. Ça refroidit. Même quand on est bien traité, l’expérience est violente. Le fourgon, la fouille, la perte de contrôle. La deuxième fois, on sait un peu mieux à quoi s’attendre, mais ça reste lourd. Maintenant que j’ai des enfants, j’ose beaucoup moins prendre ces risques-là”

  • mise à l’écart par leurs laboratoires et leurs pairs (dits “infréquentables”) 

  • instrumentalisation par les médias (convoqué.e.s pour donner l’illusion d’une attention à leurs discours scientifiques).

Et la neutralité dans tout ça ?

Tous les scientifiques que nous avons rencontrés le disent aujourd’hui : la science n’est pas neutre, elle est toujours située, c’est-à-dire qu’elle dépend toujours de celles et ceux qui la font (choix de domaine, de méthode, situé par l’éducation, les expériences, les valeurs…). L’identité des personnes qui font la science a forcément une influence sur leur façon d’aborder leur domaine (ex: les archéologues du XXe siècle qui ne pouvaient pas envisager que des femmes préhistoriques chassent les mammouths).

Par ailleurs, depuis quelques années, certains scientifiques, au nom de leur expertise, choisissent de se positionner politiquement par rapport à des décisions politiques. Des comités scientifiques, des comités d’éthique, sortent d’une forme de “neutralité”, ce qui était impensable des années plus tôt. Par exemple, le comité scientifique du CNRS se prononce parfois contre certains projets de loi, comme celui de la loi Duplomb.

Enfin, certain.e.s scientifiques sont dans une démarche de repenser leur manière même de faire science, dans une auto-réflexivité de leurs pratiques et positionnements.

Partie 3

Partie 3

Synthèse : fiches personnages

Inspirées de personnages réels ou pas, ces fiches personnages permettent de donner des exemples d’enjeux concrets liés au métier de scientifique. 

La cible

Jusqu’où s’exposer ?

Le coût de la parole scientifique dans l’espace médiatique: quand la vérité devient matière à controverse.

Caractéristiques :

Parcours : Ingénieur en physique, il bifurque sur un DEA sur le climat à 25 ans. A 30 ans, il obtient son PHD de climatologue. Il travaille sur les fluctuations climatiques et les variations climatiques à toutes les échelles de temps.

Ayant participé au au GIEC, il prend la parole dans l’espace public pour faire connaître ses conclusions.

Il est la cible de nombreuses attaques : désinformation, du harcèlement, et des attaques personnelles, menaces de mort, dénigrement.

Enjeux
  • Comment réagir aux attaques personnelles qu’il subit pour ses prises de parole ?

  • Continuer à alerter en restant fidèle à ses valeurs de transmission

  • Protéger sa santé mentale et protéger ses proches

  • Continuer à faire son travail de chercheur et enseignant sans se laisser happer par la sphère médiatique

  • Ne pas discréditer sa position scientifique en passant pour un militant :

"dire une vérité scientifique n’est pas être militant”

“Il faut distinguer engagement et militantisme. L’engagement consiste à porter les faits scientifiques dans l’espace public, tandis que le militantisme relève du plaidoyer”

“Le rôle du scientifique est aussi moral.”

“Le déni scientifique direct est moins fréquent, mais les faits scientifiques sont manipulés ou utilisés pour servir d’autres agendas.”

“Le soutien institutionnel est crucial. La protection fonctionnelle et le cadre légal sont essentiels pour que les scientifiques puissent continuer leur travail et porter leur message.”

Anecdote : un matin, pendant le Covid, C. se lève et trouve devant sa porte une enveloppe contenant un mouchoir usagé et ce mot : “Si tu pouvais être contaminé…”

Risques encourus
  • Découragement, voire dépression

  • Agressions physiques

  • Agressions verbales

  • Tentation de tout abandonner et de se taire 

  • Changer de métier

  • Se radicaliser (mais est-ce un risque ?)

La militante

Quand s’arrêter ?

Dénoncer des crimes environnementaux majeurs au risque de la prison.

Caractéristiques :

Enseignante-chercheuse en épidémiologie à l’ENS, membre de Scientifiques en rébellion. Bascule dans la résistance civique et l’action directe. Elle subit des arrestations et des gardes à vue. Aujourd’hui, elle intègre son engagement à son travail académique d’enseignante-chercheuse (tribunes, vulgarisation scientifique, interventions publiques, et par l’expertise, la santé publique, l’éclairage des politiques locales)

Enjeux
  • Jusqu'où prendre des risques personnels pour défendre ses convictions (vis-à -vis de la justice, et en termes de santé mentale) ?

  • Qu’est-ce qui sert ou dessert la cause ? Quelles stratégies pour être efficace ?

  • Quelle forme d’engagement, radical ou institutionnel ?

“Il faut trouver un équilibre délicat entre objectivité scientifique et expression des émotions. L’émotion est puissante pour faire passer des messages, mais elle peut aussi être retournée contre nous pour décrédibiliser notre travail.”

« Les vrais pessimistes savent qu’il est trop tard pour l’être. »

Ce n’est pas l’espoir qui le guide, mais le désir d’agir.

“A ma surprise, le militantisme n’a pas eu de conséquences négatives sur ma carrière académique. ça m’a même permis parfois d’être perçu comme plus cohérent et courageux.”

“Il existe un taux de détresse psychologique, et même de suicides, préoccupant chez les scientifiques travaillant sur ces sujets. Certain·es quittent la recherche, changent complètement de vie.”

Risques encourus
  • La garde-à-vue (un risque d’autant plus coûteux quand on est devenu parent !)

  • Des risques physiques lors des actions (violentes et non violentes).

  • Les conséquences judiciaires et financières (pour payer les procès).

  • Le burn out quand on essaye de tout faire en même temps.

L'ambitieux

Est-ce que la fin justifie les moyens ?

Obtenir des crédits sans récolter de discrédit.

Caractéristiques :

Un parcours d’excellence, de grande école en institutions prestigieuses. Avec des publications dans les plus grandes revues. La progression de sa carrière passe avant tout.

Objectif : prix Nobel. Il est donc compétitif et carriériste.

Enjeux
  • Comment être reconnu et publié en premier, y compris sur des sujets étudiés aussi par d’autres collègues

  • Comment manipuler les milieux politiques et décisionnaires pour obtenir le plus de financements possible

  • Continuer d'apparaître comme un scientifique crédible, même s’il travaille de mèche avec des lobbys ou pour des entreprises qui le mettent en conflit de loyauté?

“J’ai des collègues qui acceptent des financements de grandes entreprises fossiles, comme Total Energies, pour travailler sur le changement climatique, sur les puits de carbone, sur les plantations forestières censées stocker du carbone. Je leur ai déjà dit : « comment pouvez-vous faire ça ? ». On me répond souvent : « ils ne sont pas si mauvais », ou « on a besoin d’argent », ou encore « c’est mieux d’être à l’intérieur pour changer les choses ».”

“La recherche est un sport de combat “

Anecdote : Il y a eu au Collège de France une conférence financée par Total, avec une clause stipulant que les intervenantes et intervenants n’avaient pas le droit de critiquer le sponsor.

Risques encourus

En cas d’échec dans une carrière classique, possibilité de choisir un créneau complotiste pour attirer l’attention et capter d’autres types de financement.

Le dégouté de l'institution

Comment continuer à exercer son métier sans jouer les règles du jeu?

Ne pas contaminer les autres avec son aigreur.

Caractéristiques :

Un scientifique brillant qui passe plus de temps à râler contre le système qu’à aider ses doctorant.e.s à publier le résultat de leurs recherches, et qui est mis au banc par ses pairs en raison de sa position trop critique du système ou trop blasée.

Enjeux
  • Rester crédible quand la stratégie d’action est la provoc permanente.

  • Trouver malgré tout du sens dans l’exercice de son métier.

  • Accepter des étudiants plus atypiques pour leur donner leur chance, au détriment des résultats obtenus

  • Faire des compromis pour que le discrédit n'entache pas les étudiants qu’il encadre.

“Les questions sociétales, l'immense majorité des scientifiques s’en battent les couilles.”

“La science, en particulier occidentale, est la grande fautive de l'état actuel du monde. Donc, c'est quand même un peu bizarre d'aller demander à ceux qui sont à la pointe du carnage les solutions au carnage.” 

“Je sais ce qu'il faudrait faire pour être à la mode, pour avoir beaucoup de reconnaissance, et j'essaye de ne plus m’en occuper.

“Dans une situation d'effondrement, les gens qui s’en sortent, ce ne sont pas les survivalistes : ce sont les gens qui ont beaucoup d'amis.”

Anecdote : A. fait des lectures publiques de poésie en ce moment. Il trouve ça extraordinairement plus efficace que de faire des conférences d'astrophysique.

Risques encourus
  • Être blacklisté

  • Changer de métier  

  • Vivre avec un sentiment d’échec

  • Perte totale de sens (dépression ou aigreur).

La post-doctorante précaire

Comment gagner sa vie?

Obtenir un poste sans sacrifier ses sujets de prédilection !

Caractéristiques :

Issue d’un milieu populaire, elle va de post-doctorat en post-doctorat, sans poste fixe ni sécurité financière. Elle est passionnée par sa discipline.

Enjeux
  • Obtenir un poste

  • Se faire reconnaître par ses pairs.

  • Publier en tant que première autrice un article sur ses recherches dans une grande revue.

  • Assurer une continuité dans des projets de recherche qu’on a parfois mis en place soi-même ou avec des machines qu’on est la seule à maîtriser, quand son CDD prend fin.

  • Des trucs aussi prosaïques tels que trouver un logement près de son lieu de travail.

  • Confrontée au sexisme

“Au début je me passionnais pour les dauphins, mais grâce à un cours de géophysique, je suis tombée amoureuse du carbone”.

Risques encourus
  • Précarisation sans fin.

  • Impossibilité de construire une famille.

  • Angoisse permanente du lendemain.

  • Devenir scénariste !

La scientifique au service du politique

La science peut-elle orienter les décisions politiques?

Rester motivée quand on est qu’un rouage dans la grande machine.

Caractéristiques :

Après des années dans un labo de recherche, elle passe un concours très sélectif pour travailler dans une agence politique.

Enjeux
  • Ne pas se laisser décourager par la hiérarchie et le poids de l’administration

  • Peser sur les politiques, à sa petite échelle

“J’ai adoré la science, mais j’avais envie d’avoir un impact plus direct sur les décisions politiques. Quand j’ai découvert l’existence de ce centre de recherche politique, ça m’a semblé évident.”

“Le virage très à droite de l’Europe, la perspective de détricotages importants… ça se ressent jusque dans notre travail. C’est démotivant, parfois même un peu robotisant.” 

“Beaucoup de collègues plaisantaient en disant qu’il faudrait une démocratie dirigée par les scientifiques, une forme de technocratie éclairée. Moi, je répondais toujours en rigolant : surtout pas. Ce serait catastrophique. Déjà parce que, soyons honnêtes, en termes de communication et de charisme, on aurait de sérieux problèmes. Et surtout parce que faire de la politique, ce n’est pas seulement avoir raison scientifiquement : c’est parler aux gens, comprendre leurs peurs, leurs attachements, leurs contradictions.”

“il faut travailler avec du déni de ses angoisses sinon on ne change rien.”

Risques encourus
  • Désengagement, découragement : produire des rapports inutiles pour justifier son salaire

  • Subir les changements de direction politique (notamment la montée de l'extrême droite)

Fin

Fin

C’est la fin de cette boîte à outils.
Et maintenant ?

Déjà, bravo d’être arrivés jusqu’ici, même si vous faites partie de la catégorie des tricheurs qui vont directement lire la dernière page avant de commencer le bouquin.

On espère que vous y avez trouvé des idées ou des clés pour enrichir l’un de vos 72 projets en développement, voire même l’envie d’en lancer un nouveau.

On aurait pu faire cent pages de plus, mais on aurait rendu cette boîte à outils en 2027, et l’urgence climatique fait que maintenant, on est obligés d’aller vite.

Mais vous, en revanche, vous pouvez continuer.

En allant voir des scientifiques (ils seront contents), en lisant nos ressources en lien, et si vous avez envie d’être mis en contact avec des spécialistes, en nous écrivant.

Vous pouvez aussi nous envoyer un mail pour nous donner un feedback, on sera ravis.


De notre côté, on a déjà hâte de recommencer et de vous préparer une nouvelle boîte à outils.

Déjà parce qu’avec celle-là on s’est bien amusés, on a fait des rencontres incroyables, on a beaucoup appris, et on a eu plein de viennoiseries gratuites.

Ensuite, parce qu’en mettant les mains dans la matière comme on dit, on a l'impression de mettre nos compétences au service de quelque chose d’utile, et on s’est sentis un peu moins impuissants face aux changements rapides et teeeeellement anxiogènes de notre monde. Ça fait un bien fou.


Bref, si vous êtes scénariste et sympathique, n’hésitez pas à rejoindre notre collectif. Et d’ailleurs, si vous avez des envies de participer ou même de créer une boite à outils sur un enjeu environnemental, on vous recevra avec plaisir.


A bientôt !


Les scénaristes de Nouvelle Séquence


Nous retrouver:

  • Instagram : @nouvellesequence

  • Mail : contact[at]nouvelle-sequence.fr

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